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Duceppe
Entrevue

Chorégraphier l'intime: entretien avec une directrice d'intimité

6 juin 2023

Pour le spectacle N’essuie jamais de larmes sans gants, le Trident a fait appel à une directrice d’intimité, Stéphanie Breton. Mais qu’est-ce qu’une directrice d’intimité? Quel est son rôle et qu’attend-on d’elle? Entretien avec une des rares professionnelles du milieu, qui bien pratique sur les deux fronts: la scène et l’écran.


Pourquoi une production décide-t-elle d’appeler une directrice d’intimité? Dans quelles situations a-t-on besoin de toi?

L’expression scènes d’intimité, c’est très vaste. C’est sûr que dès que ce sont des scènes de nudité, des becs, des relations sexuelles simulées, n’importe quelle scène suggérant une intimité, quelqu’un devrait être appelé. Mais ça arrivera aussi s’il y a des dynamiques de pouvoir; par exemple, lorsqu’un·e directeur·trice artistique joue dans la pièce, ou que n’importe qui dans la distribution tient aussi une position de pouvoir à l’extérieur. Je suis là pour m’assurer que, pour les deux, le consentement est réel. Évidemment, nous intervenons aussi lorsqu’il y a des mineur·e·s. Et on ne s’en tient pas qu’aux principaux·les intéressé·e·s, on travaille également avec toutes les personnes qui graviteront autour pour nous assurer que tout le monde est à l’aise avec ce qui se passe sur scène.

Comme j’ai aussi une formation en premiers soins en santé mentale, je peux intervenir lorsque certains enjeux se présentent et aider à trouver des ressources, des outils.

Aujourd’hui, je suis très fière de donner cet entretien, très heureuse qu’on en parle, mais j’ai aussi très hâte que mon travail fasse autant partie des projets que n’importe quel·le autre intervenant·e.

En ce moment, je fais aussi un grand travail d’éducation que les interprètes pourront traîner d’une production à l’autre. Ainsi, lorsqu’iels se retrouveront dans une situation qui pourrait nécessiter une direction d’intimité, iels sauront le comprendre et le demander. Jamais on ne penserait faire une scène de combat sans la direction d’un·e professionnel·le. Ce doit être la même chose pour les scènes d’intimité.

Après #Metoo, j’étais très dérangée par les politiques mises en place, les « Appelez-nous et dénoncez! » etc. Je me disais qu’il fallait mettre quelque chose en place, prévenir plutôt que simplementque de simplement mettre des pansements! Là, on avait quelque chose de concret, une manière de penser qui allait changer les choses.

Mon rôle est extérieur, je suis quelqu’un de neutre, je n’ai aucun pouvoir. Comme je ne fais plus de mise en scène, les gens avec qui je travaille savent que je suis là vraiment comme directrice d’intimité; je m’assure donc que le consentement qui m’est donné n’est pas biaisé par un rôle que je pourrais avoir dans leur vie ailleurs. 

Ce n’est pas mon spectacle non plus, je suis là pour la vision de la mise en scène. Je m’assure de bien comprendre ce que le metteur ou la metteuse en scène veut, avant d’aller vers les interprètes et de comprendre leurs besoins, leurs limites à eux. Ensuite, mon travail c’est de faciliter la discussion entre tout le monde. Je suis là pour soutenir tout le monde et pour que toutes et tous soient fier·e·s de leur spectacle!

N'essuie jamais de larmes sans gants
Photo: Stéphane Bourgeois


Donc tu es un outil, mais tu en fournis aussi!

Exactement! Et je m’assure toujours d’en savoir le plus possible. Au théâtre, je vais lire le texte, oui, mais tout n’est pas dit. Si par exemple, il est dit qu’un couple couche ensemble, est-ce qu’on le dit seulement ou si on le voit? Donc je m’entretiens beaucoup avec le·la metteur·euse en scène, je pose une tonne de questions. Si on me dit «Tu dois venir, il y a une scène de nudité», je vais m’assurer de savoir combien de gens seront là, avec quelle sorte de lumière, si ce sera face au public, de profil, etc. Je m’assure que tout soit clair, du côté de la mise en scène comme de celui de l’interprétation, en amont des répétitions, pour qu’une fois en salle de répétition, tout ait été discuté. Ça évite beaucoup de pression pour tout le monde. Ensuite, évidemment, il est correct d’expérimenter en salle de répétition, il faut simplement connaître les limites. Lorsqu’elles sont connues et qu’elles ont déjà été nommées, on enlève le stress de le dire sur place. 

On part toujours avec l’idée que tout le monde a des traumatismes; et moi je n’ai pas besoin de savoir pourquoi. Si c’est un non, c’est non. Et tout peut changer; un non peut devenir un oui, mais un oui peut aussi devenir un non. Souvent, plus les non sont dits et écoutés, plus il y aura de oui.

Une partition qui donne beaucoup de liberté

Mon travail aide aussi à mettre un cadre et tout ça peut devenir très rassurant pour des interprètes qui doivent répéter soir après soir des scènes parfois très intimes. 

Je travaille toujours de manière très technique, c’est une réelle chorégraphie, comme une scène de combat. «Tu mets la main là, tu descends ton bras ici», etc. 

En faisant ça, qu’importe l’humeur ou ce qui s’est passé dans la journée, le·la comédien·ne pourra livrer la scène exactement comme elle a été réfléchie. Certain·e·s interprètes ont souvent peur au début que ce soit trop placé, qu’il n’y ait plus d’espace pour le jeu; or, c’est le contraire, une fois que la scène d’intimité est mécaniquement placée et que tout est clair, on peut justement s’abandonner dans le jeu, sans avoir peur de franchir une limite pour l’autre ou pour soi.

Il est vraiment important de s’assurer que toutes et tous soient à l’aise de dire. Mes premières questions sur le spectacle sont toujours posées seulement au· à la metteur·euse en scène, jamais en présence des interprètes. Ça évite les «Si il ou elle est à l’aise, je lui ferais faire ça» et la pression qui peut être ressentie à ce moment-là. Chacun·e aura l’espace de comprendre ce qu’iel doit faire et ce dont iel a besoin pour bien faire son travail et être confortable de le faire. C’est aussi pour ça que plus tôt je peux être impliquée, mieux c’est. Parce que lorsque les répétitions commencent, tout est déjà clair. Et je vais parler à tous les départements, que les comédien·ne·s soient préparé·e·s aux costumes par exemple, et à tout ce à quoi iels auront affaire.

N’essuie jamais de larmes sans gants – travailler plus globalement avant d’être plus précise

Pour N’essuie jamais de larmes sans gants, il y a évidemment des moments très chorégraphiés, mais comme c’est un univers où les personnages ont une proximité constante tout au long du spectacle, ils se touchent, ils sont confortables entre eux, j’ai aussi regardé le spectacle dans un angle plus global pour travailler avec les interprètes et trouver un vocabulaire du toucher. En ayant partagé cette exploration-là ensemble, après, c’est plus facile de bâtir les moments d’intimité et de chorégraphie, d’explorer en étant déjà plus à l’aise. On a plusieurs trucs, plusieurs exercices qui permettront aux interprètes, au-delà d’une scène en particulier, de se sentir plus à l’aise dans leurs corps, comme avec celui des autres. Et tout ça fera aussi en sorte que le public ressentira tout ça; 

on veut que les interprètes soient à l’aise et que le public reçoive l’histoire. 

Comme pour une scène de combat! On veut y croire! Pas commencer à avoir peur qu’iels se fassent mal! C’est exactement la même chose pour une scène d’intimité. Si les interprètes sont en contrôle de ce qu’iels font, le public le sera.

On veut tou·te·s·faire de l’art. Et l’art se vit parfois dans un moment inconfortable. Alors comment peut-on rendre ce moment-là plus confortable et qu’il devienne un moment d’art réussi?

N'essuie jamais de larmes sans gants
Photo: Stéphane Bourgeois


Biographie de Stéphanie Breton

Membre de l’UDA, ACTRA et Equity, Stéphanie Breton exerce le métier de comédienne depuis plus de 20 ans. Ayant aussi de l’expérience en tant que metteuse en scène, dramaturge et chorégraphe de patinage artistique, elle commence des études pour devenir directrice et coordonnatrice d’intimité, dès qu’elle en entend parler, en 2018. Depuis, elle a accumulé plus de 100 heures d’études reliées à ce métier, notamment avec les pionnières d’Intimacy Coordinators Canada, et a une vingtaine de crédits à son nom, incluant deux projets avec Miryam Bouchard (Lignes de Fuite et 23 décembre), La Cordonnière (François Bouvier) ainsi qu’une télésérie avec Netflix (The recruit), FOX (Alert) et Amazon (Three Pines). Elle a aussi travaillé sur les séries Bracelets Rouges, Les Perles et Haute Démolition et au théâtre sur L’Inframonde, Poings et Deux femmes en or (La licorne). Elle est fière de faire partie de ICCQ.

La petite histoire de la direction d’intimité

La direction d’intimité commence aux États-Unis en 2006 en s’inspirant des Fight director (directrice/directeur·trice de combats). Au cinéma comme au théâtre, les femmes se faisaient régulièrement appeler pour diriger des scènes de combat et de violences sexuelles non consentantes, les réalisateur·trice·s ne voulant pas faire appel à des hommes. Un jour, Tonia Sina et d’autres femmes directrices de combat commencent à se questionner:; pourquoi avons-nous ce souci uniquement pour des scènes non consentantes et non pas pour toutes les scènes d’intimité? Les scènes de baisers, les moments intimes, chaque relation, pourquoi ne pas leur donner autant d’importance que des scènes de combat? Et pourquoi intervenir seulement auprès des interprètes féminines? Il faut trouver un équilibre!

Dès lors, Tonia Sinia commence sa thèse sur le sujet (Intimate Encounters; Staging Intimacy and Sensuality, publiée en 2006 par la Virginia Commonwealth University), et c’est 10 ans plus tard, en 2016, qu’elle fonde avec trois autres femmes la première compagnie Intimacy Directors International (IDI). Un an plus tard, arrive #MeToo; lorsque le mouvement apparaît, tout explose. Si au départ, le métier d’Intimacy Director (directeur·trice d’intimité) est réservé au théâtre, il sera éventuellement adapté pour l’écran où il deviendra Intimacy Coordinators (coordonnateur·trice·s d’intimité). Pour la chaîne de télévision américaine HBO par exemple, la présence d’une directrice ou d’un directeur d’intimité est maintenant obligatoire depuis 2018, et ce, sur tous les plateaux.

Aujourd’hui, IDI est devenu Intimacy Directors and Coordinators (IDC) et le volet canadien, Intimacy Coordinators Canada (ICC).

Ce texte, initialement publié par Le Trident dans son programme de N’essuie jamais de larmes sans gants, est reproduit avec leur autorisation. Duceppe remercie la rédactrice Sophie Vaillancourt-Léonard et le reste de l’équipe du Trident.
N'essuie jamais de larmes sans gants
Photo: Stéphane Bourgeois