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Duceppe

Network: un film étrangement prémonitoire

6 décembre 2021

Network: un film «scandaleux» il y a 45 ans… qui s’est avéré étrangement prémonitoire!


Il y a quarante-cinq ans, le film Network, dont la pièce Salle de nouvelles est l’adaptation française pour la scène, sortait sur grand écran aux États-Unis. Sur son affiche promotionnelle, on servait un avertissement  au public, lui demandant de se préparer «for a perfectly outrageous motion picture» [à un film absolument scandaleux].

Campé dans les coulisses d’une chaîne de télévision fictive aux prises avec une baisse constante de ses cotes d’écoute, le film jette un regard sans pitié sur la détresse d’un vieux routier renvoyé de la barre du téléjournal à cause des pertes d’audience. Une détresse que la chaîne récupérera et exploitera sans scrupules. De plus en plus déséquilibré, le présentateur deviendra ainsi le «prophète en colère dénonçant les hypocrisies de notre époque», ralliant massivement les téléspectateurs. Tout le réseau savoure ce succès inespéré. Pour un moment…

Image promotionnelle du film Network avec Peter Finch et Faye Dunaway

Ainsi, Network ausculte et critique férocement le monde de la télévision, le journalisme peu à peu gangréné par la soif de profits des entreprises propriétaires, la dégradation de la vérité, la course au sensationnalisme et l’émergence de l’infodivertissement.

En 1976, ce film aussi cynique que puissant illustrait un univers scandaleux, mais dystopique à l’époque. Ça ne l’est plus, aujourd’hui.

Le réalisateur Sidney Lumet (Serpico, Dog Day Afternoon) et le scénariste Paddy Chayefsky (Marty, The Hospital), qui ont tous deux œuvré pour le petit écran dans les années 1950, âge d’or de la télévision américaine, pensaient que cette industrie était en déclin. Avec Network, ils lancent en chœur un grand cri de protestation d’une clairvoyance impitoyable, qui s’est avéré étrangement prémonitoire.

«Vu un quart de siècle plus tard, c’est comme une prophétie. Quand Chayefsky a créé Howard Beale, aurait-il pu imaginer Jerry Springer, Howard Stern et la World Wrestling Federation?», écrivait le célèbre critique de cinéma Roger Ebert dans le Chicago Sun-Times en 2000.

«Il est facile de croire qu’en 1976, la vision sombre de Chayevsky et Lumet de la grossièreté et de l’irresponsabilité de la télévision était profondément choquante. Mais ce qui est effrayant quand on revoit Network aujourd’hui, c’est que même les envolées les plus folles ne semblent plus du tout scandaleuses. Le film était si précis dans ses prédictions que ses vanités satiriques les plus farfelues sont devenues si familières qu’elles en sont presque pittoresques», exprimera Nicholas Barber de la BBC en 2016, dans un article soulignant les 40 ans de Network.

Suscitant de nombreux débats sur les valeurs en déclin de la télévision, Network aurait d’abord été plutôt mal accueilli par les grands réseaux américains visés, et aucun n’aurait accepté d’ouvrir ses locaux pour le tournage. L’équipe a donc dû se rapatrier au Canada et au siège new-yorkais de la Metro Goldwyn Mayer (MGM) qui le produit.

Cependant, à sa sortie en 1976, le film fait sensation. Mettant en vedette Peter Finch (Howard Beale, lecteur de nouvelles), Faye Dunaway (Diana Christensen, la directrice de la programmation), William Holden (Max Schumacher, directeur de l’information) et Robert Duvall (Frank Hackett, vice-président exécutif), on le retrouve finaliste pour dix Oscars. Il en remporte quatre, dans les catégories du meilleur scénario original (Chayefsky), du meilleur acteur (Finch, décédé peu après le tournage, a reçu la statuette à titre posthume) et de la meilleure actrice (Dunaway). Aussi, Beatrice Straight, qui interprète Louise, l’épouse de Max, récolte celui de la meilleure actrice dans un second rôle, bien qu’elle ne soit à l’écran que pendant cinq minutes et deux secondes. Sa performance, brillante, demeure à ce jour la plus brève à avoir été couronnée d’un Oscar.

Peter Finch dans le rôle d'Howard Beale (photo: Metro-Goldwyn-Mayer/United Artists)

La phrase culte du film que clame Beale «I'm as mad as hell and I'm not going to take this anymore!» — soit «Je suis fou de rage! Je commence à en avoir ras le bol!» dans la version en français Network: main basse sur la télévision — figure au 19e rang des plus célèbres citations au cinéma de l’American Film Institute.

Considéré aujourd’hui comme l’un des dix meilleurs scénarios de tous les temps par la Writers Guild of America, Network est habituellement présenté comme une satire. Or, ses créateurs s’en sont défendus: «Les gens ont toujours dit de ce film, “Oh, quelle brillante satire”, et Paddy et moi avons la même réponse. Nous disons, “Ce n’est pas une satire; c’est un reportage”», dira le réalisateur Sidney Lumet [1]!

[1] Sidney Lumet : Interviews, Conversations with filmmakers series, Joanna E. Rapf (éd.), University Press of Mississippi, Jackson, 2006.