
Et si?... Le vertige des vies parallèles
24 septembre 2026
Et si?... Le vertige des vies parallèles
Rédaction: Flavie Boivin-Côté
Et si vous aviez pris une autre décision?
Pas nécessairement une grande décision. Peut-être simplement un texto auquel vous auriez répondu, un appartement que vous n'auriez pas visité, un emploi que vous auriez accepté, un avion dans lequel vous seriez monté·e. Il suffit parfois de presque rien pour que notre imagination se mette à fabriquer une autre vie.
On connaît tous ce petit jeu mental: refaire le film, revenir à un moment précis, déplacer légèrement la pièce sur l'échiquier, puis regarder ce qui aurait pu arriver.
Et si?
Deux petits mots qui peuvent contenir toute une existence.
Une autre histoire aurait pu commencer
La littérature et le cinéma sont depuis longtemps fascinés par ces bifurcations. Dans les récits d'uchronie, un événement historique est modifié, et l'on imagine le monde qui aurait pu en découler.
Au Québec, la série à succès Plan B joue précisément avec cette idée : et si l'on pouvait retourner dans le passé pour modifier une décision? Chaque tentative fait apparaître une nouvelle possibilité, avec son lot de conséquences imprévues.

Dans La Part de l'autre, Éric-Emmanuel Schmitt imagine la vie qu'aurait pu mener Adolf Hitler s'il avait été admis à l'Académie des beaux-arts de Vienne. Philip K. Dick, dans Le Maître du Haut Château, renverse l'issue de la Seconde Guerre mondiale et imagine un monde où l'Allemagne nazie et le Japon l'ont emporté. Dans ces histoires, un seul changement suffit à faire basculer le destin de l’humanité.
Mais il n'est pas nécessaire de réécrire la grande Histoire pour être hanté·e par les histoires alternatives. Nos vies personnelles sont elles aussi pleines de bifurcations invisibles.
Et puis il y a les multivers, devenus incontournables dans la culture populaire. Pensons notamment au film Everything Everywhere All at Once qui illustre avec fracas les différentes façons de donner forme à cette intuition étrange que plusieurs versions de nous-mêmes pourraient exister quelque part.
Une version qui aurait choisi autrement. Une version qui aurait rencontré quelqu'un d'autre. Une version qui serait restée. Une version qui serait partie.

Le vertige de ce qui aurait pu être
Ce qui est fascinant dans les univers parallèles, ce n'est peut-être pas tant l'idée qu'ils existent réellement que ce qu'ils révèlent de notre rapport à nos propres vies.
Nous sommes entouré·es de possibles qui n'ont jamais eu lieu: des projets abandonnés, des relations qui n'ont pas commencé, des occasions manquées, des personnes qui ne sont plus là, des décisions dont on ne connaîtra jamais les conséquences possibles.
Impossible, bien sûr, de savoir ce qui nous attendait sur les chemins non empruntés. Alors on imagine, et cette imagination peut être aussi douce que douloureuse. Certaines vies parallèles sont amusantes à inventer. D'autres nous consolent. D'autres encore nous obsèdent.
Quand une autre vie vient frapper à la porte
C’est dans cet espace hyper fertile pour l’imagination, entre ce qui a été et ce qui aurait pu être, que se déploie Le fantôme dans la machine, de Fanny Britt, mis en scène par Alexia Bürger. Rousse est invitée sur un plateau de télévision pour une surprise : des retrouvailles avec son frère, qu’elle n’a pas vu depuis 29 ans. Un détail vient toutefois bouleverser cette promesse de retrouvailles : son frère est mort dans un incendie en 1997.
À partir de cette situation aussi troublante qu’improbable, Fanny Britt imagine une forme d’auto-science-fiction, où l’imaginaire se mêle à l’intime pour explorer le deuil, la mémoire et les vies que l’on aurait pu mener. Une façon de faire de la fiction à partir du réel, tout en laissant le réel se transformer sous l’effet de la fiction. Dans une entrevue accordée à Duceppe, l’autrice revient d’ailleurs sur la place de son propre vécu dans l’écriture de la pièce et sur cette rencontre entre expérience personnelle et imagination. Pour en savoir plus sur la genèse de cette étrange rencontre entre fiction et réalité, lisez notre entretien avec Fanny Britt : Cinq questions à Fanny Britt.
Car le fantôme de la pièce n'est peut-être pas seulement celui d'une personne disparue. Il est aussi celui d'une possibilité, d'une existence qui n'a jamais eu lieu, mais dont on peut encore, des années plus tard, essayer de dessiner les contours.

Toutes les vies que nous portons en nous
Peut-être est-ce pour cela que les histoires de mondes parallèles nous fascinent autant.
Sous les machines à voyager dans le temps, les portails interdimensionnels et les réalités alternatives, il y a une question beaucoup plus intime: qui serions-nous si notre histoire avait été différente?
On aimerait parfois rencontrer les autres versions de nous-mêmes. Celle qui a osé. Celle qui est restée. Celle qui est partie. Celle qui a dit oui. Celle qui a dit non. Non pas pour choisir la meilleure, simplement pour savoir.
Le théâtre est justement l'un des rares endroits où cette rencontre est possible. Le temps d'une représentation, une autre réalité peut apparaître sous nos yeux. Des personnes disparues peuvent revenir. Des histoires interrompues peuvent reprendre. Et les vies que nous pensions définitivement perdues peuvent, l'espace de quelques heures, redevenir possibles.
Il suffit parfois d'un «et si?» pour ouvrir la porte.
Et de l'autre côté, qui sait ce qui nous attend?



