
Liste de lecture: apparitions et disparitions chez Fanny Britt
28 octobre 2026
Apparitions et disparitions chez Fanny Britt
Rédaction: Alexandre Cadieux
La fable du Fantôme dans la machine évoque l’univers du romancier Charles Dickens, notamment son personnage d’Ebenezer Scrooge visité par des spectres lors de la nuit de Noël. Metteur en scène à ses heures, Dickens avait perfectionné des techniques pour «matérialiser» scéniquement les esprits, en combinant miroirs, vitres et éclairages…créant ainsi chez le public un mélange d’excitation, d’effroi et d’admiration. Habitée par la littérature anglo-saxonne du XIX e siècle, Fanny Britt multiplie elle aussi les surfaces réfléchissantes et les tours de prestidigitation. En effet, cette nouvelle création n’est pas la première pièce hantée de l’autrice. Dans l’œuvre dramaturgique qu’elle construit patiemment depuis plus de vingt ans, des figures disparaissent et apparaissent, comme autant de souvenirs, de mirages et de trompe-l’œil.
Disparue en mer
Dans Enquête sur le pire, pièce créée en 2010, on compte deux naufrages. Il y a celui, brièvement évoqué, d’un navire à voile dont la destruction imminente est représentée sur un tableau du peintre anglais William Turner datant de 1834. Se profile sur la toile un second bateau, mais on voit bien qu’il n’arrivera pas à temps pour porter secours au premier. Sur la plage, des pilleurs d’épave – des «wreckers», titre de cette œuvre picturale – attendent patiemment de pouvoir s’engouffrer dans la carcasse bientôt échouée.
Mais le véritable naufrage de la pièce, c’est celui d’Elizabeth, dite «Bébé», qui a coulé au fond d’un appartement qu’elle ne quitte plus. Animatrice de télévision plutôt connue, elle se terre chez elle, en peine d’amour mais pas seulement. Parmi les personnes qui franchissent le pas de sa porte, certaines n’existent plus, ou du moins plus vraiment: son ex-mari, définitivement parti mais qui repasse de manière fantasmée ; sa mère, paranoïaque mais surtout décédée…
L’apparition qui se matérialise réellement dans la vie de Bébé, c’est Ileana, un immigrante roumaine qui travaille au restaurant tout près et lui livre des repas. La prenant d’abord pour le navire fendant la tempête pour venir la secourir, Bébé se retrouve rongée par le doute: Ileana ne serait-elle pas plutôt la pilleuse attendant son heure et convoitant son trésor? Peut-on représenter à la fois le salut et la perte pour autrui?

« Le dernier des Jean, c’est moi »
Gilles Jean a beau être le dernier des Jean, les Jean morts ou disparus ne sont jamais loin. Les trois frères aînés de ce riche avocat se sont tous volatilisés en bas âge, comme Gilles le raconte dans le formidable monologue d’ouverture de Bienveillance (2012). Ils vivent encore pourtant dans les jupes de leur mère, une bouillante syndicaliste qui espère bien que son survivant de fils, pourri par le capitalisme, prendra néanmoins fait et cause pour un ami d’enfance dans un procès perdu d’avance. Ils ne sont présents qu’en mots et en courants d’air, les petits Jean disparus, mais leur père, qui s’est jadis pendu à une branche dans le verger familial, se voit donner un corps et une voix.«Mon père Hercule Jean apparaît seulement quand je m’apprête à être vraiment ignoble», confie Gilles au public: «À se demander si je ne fais pas exprès d’être odieux, juste pour qu’il vienne me voir.» Mauvaise conscience mais aussi ancrage fragile, Hercule fait de la poterie, récite de vieux poèmes québécois, chante en yiddish. Gilles aimerait recevoir un conseil clair de la part de ce père qu’il a à peine connu, mais c’est peine perdue.
Et le XIXe siècle, alors ? Sa présence est fugace, bien qu’elle porte un kilt: Phillip Bartleby, l’amant écossais de Gilles, l’appelle à lui tel une sirène, l’enjoignant à tout quitter pour le rejoindre. Bartelby est aussi le personnage d’une célèbre nouvelle d’Herman Melville, auteur de Moby Dick : modeste employé dans le cabinet d’un notaire, il décide un jour d’arrêter de travailler, tout en refusant obstinément de quitter les lieux. Il devient grain de sable dans l’engrenage, parasite, objet d’irritation et de fascination tout à la fois. Coincé entre bien faire le mal et mal faire le bien, l’avocat Gilles Jean éprouvera lui aussi la tentation de ne plus rien faire, tout simplement. Mais est-ce possible, dans notre monde ?

Du haut de la falaise
Un soir de tempête – les éléments qui se déchaînent, encore… –, un groupe de jeunes universitaires se réunissent pour souligner le départ prochain d’une camarade pour l’étranger. Mais l’atmosphère est électrique, notamment parce qu’un professeur du département de littérature vient d’être dénoncé pour inconduites sexuelles. Quand s’écroule le fragile équilibre entre les valeurs, les postures et les sentiments, les cœurs blessés passent à l’offensive et les dégâts sont nombreux.
Toute contemporaine qu’elle soit, la fable de Hurlevents (2018) fait constamment référence au célèbre roman d’Emily Brontë Les hauts de Hurlevent (Wuthering Heights,1847). Échos évidents dans les noms des personnages, citations directes dans leurs bouches, petit résumé de l’œuvre classique livré par une enseignante… mais aussi une structure qui superpose les temporalités, les récits à l’intérieur du récit. Quand on quitte le présent du huis clos pour quelques retours en arrières, les personnages sont alors désignés comme étant des «spectres».
Nul besoin d’avoir recours au surnaturel, pourtant, pour créer cette atmosphère si particulière, propre à la littérature romantique et gothique. Source première du lugubre, le mauvais temps joue aussi comme une métaphore. Collision de fronts chauds et de fronts froids, rare alignement des astres, cette soirée qui se voulait festive devient «a perfect storm», la tempête parfaite qui ne laisse personne indemne. Ce n’est pas l’Halloween, mais les masques tombent…ou est-ce bien le cas? Est-ce vraiment la nature profonde de ces êtres qui apparait au grand jour, ou si ces gestes blessants et ces paroles violentes ne témoignent pas surtout de notre profonde difficulté à accorder en tous temps nos émotions, nos idéaux et les normes sociales de notre époque?

Envie de bouquiner? Le Centre des auteurs dramatiques (CEAD) sera présent lors des représentations du Fantôme dans la machine, du 28 octobre au 8 novembre inclusivement. Venez feuilleter ou vous procurer ces titres de Fanny Britt ainsi que d’autres publications théâtrales liées à la présente saison de Duceppe!
Une initiative du Centre des auteurs dramatiques (CEAD), en collaboration avec Duceppe.



