
Cinq questions à Fanny Britt
22 septembre 2026
Avec Le fantôme dans la machine, Fanny Britt s’aventure sur le territoire des «et si»: les vies qu’on aurait pu vivre, les personnes qu’on aurait pu devenir et les absences avec lesquelles on apprend à composer. En imaginant Rousse confrontée au fantôme de son frère disparu, l’autrice puise dans une matière profondément intime pour explorer le deuil, la mémoire et le pouvoir de l’imagination — sans jamais renoncer à l’humour. Nous lui avons posé cinq questions sur la genèse de la pièce, ses zones les plus personnelles et ce qui se produit lorsque ses mots passent entre les mains d’une équipe artistique.
Rédaction: Flavie Boivin-Côté
Il y a quelque chose d’assez vertigineux dans l’idée de faire revenir sur scène un frère qui est réellement mort quand vous étiez adolescente. Lorsque vous avez imaginé celui de Rousse, saviez-vous d’emblée que vous étiez en train de puiser dans votre propre histoire?
Je pense que oui, même si ça n’a pas immédiatement été conscient. J’imaginais d’abord une fratrie aux prises avec le fantôme envahissant de leur mère, puis avec la révélation d’un secret de famille… mais il m’est apparu clairement à un moment du travail que je souhaitais partir d’un élément plus dépouillé, et plus intime: une sœur face à son frère disparu, des années plus tard. Et pour ce faire, il était évident que je plongerais dans ma propre matière biographique. Je n'allais pas y échapper, tout comme Rousse n'échappe pas à ces rencontres successives avec les fantômes de son frère.
Vous qualifiez Le fantôme dans la machine d’«auto-science-fiction»: vous partez du réel, mais vous vous permettez ensuite de faire advenir l’impossible. Qu’est-ce que ce détour par la fiction vous a permis d’explorer que vous n’auriez peut-être pas pu explorer autrement?
J’avais envie de comprendre la manière dont l’imagination peut devenir un outil de survie puissant. La mienne m’a accompagnée dans toutes les épreuves et étapes de ma vie, et dans ce cas-ci, c’est vraiment l’imagination de Rousse qui s’emballe pour lui permettre, paradoxalement, d’accepter le réel tel qu’il est, avec toutes ses aspérités. Je pense que je n’aurais pas pu toucher à ces zones-là sans le recours à la fabulation.
La pièce est traversée par tous ces «et si»: si les choses s’étaient passées autrement, si quelqu’un était encore là, si on avait pris un autre chemin… Est-ce que l’écriture est, pour vous, une façon de donner une place à ces vies possibles?
Ah oui, assurément. Quand j’étais plus jeune, je me trouvais très nulle d’avoir peur de voyager (j’ai longtemps eu très peur de prendre l’avion), certaine que c’était la manière par excellence de «vivre», de connaître de nouvelles expériences, de devenir quelqu’un d’intéressant. Mais pendant tout ce temps, et depuis l’enfance, j’ai cherché à vivre à travers la lecture, puis les chansons et les films. L’imagination et la fiction m’ont fait vivre des milliers de vies, m’ont fait visiter d’innombrables lieux. Je suis une ardente lectrice des sœurs Brontë par exemple, que j’aime depuis que j’ai 10 ou 11 ans. Eh bien quand j’ai mis les pieds dans leur village, Haworth, dans le Yorkshire en Angleterre, j’avais la sensation extraordinaire de revenir à un endroit que je connaissais et aimais déjà. L’écriture a occupé la même fonction: j’écris ce qui me traverse, mais la plupart du temps, c’est aussi ce que je ne vivrai jamais.

La pièce parle de deuil, de culpabilité et de mémoire, mais elle est aussi franchement drôle. Est-ce que l’humour s’est imposé naturellement dans l’écriture? Et est-ce que rire de ce qui fait mal est, d’une certaine façon, votre manière à vous de traverser les choses?
Je ne fais jamais vraiment exprès d’écrire des scènes ou des répliques drôles, souvent je perçois mes projets comme déprimants ou lourds, mais l’humour vient chaque fois me rescaper, je ne peux pas faire autrement qu’avoir envie de «couper le pathos», comme Alexia (Bürger) et moi aimons à nommer cette tendance que nous avons toutes les deux à la fois dans l’écriture et dans la vie. J’ai besoin d’humour pour me sauver de ma propre gravité, de ma noirceur.
Une fois que le texte quitte les mains de l’autrice, il commence forcément à vivre autrement. Qu’est-ce qui vous a le plus surprise ou touchée lorsque Alexia Bürger s’est emparée de la pièce et que les interprètes ont commencé à donner vie à vos mots? Y a-t-il des choses que vous avez découvertes sur votre propre texte en les voyant le jouer?
C’est ce que j’aime le plus dans l’écriture théâtrale, cet emparement par d’autres de mes textes. Je ne le vis pas comme une perte de contrôle ou comme un deuil, en tout cas jamais avec Alexia, ni avec des interprètes de la trempe d’Anne-Élisabeth, Patrice, Simon et Christophe. C’est par eux que la pièce prend vraiment vie, qu’il prend corps, qu’il existe réellement, puisqu’un texte de théâtre que personne ne dit à voix haute n’est pas vraiment vivant: il attend. Ce qui me surprend à chaque fois avec Alexia, c’est son extraordinaire originalité de regard, sa vision longuement mûrie jumelée à un instinct mouvant. Son intelligence me souffle depuis bientôt 40 ans! Ce qui me touche, c’est lorsque la bande s’attache aux personnages, c’est quand Alexia et Stéphanie (l’assistante à la mise en scène) parlent d’eux comme de leurs amis, c’est lorsque je sens que les interprètes commencent même à les connaître mieux que moi. C’est un sentiment unique, pour lequel je suis immensément reconnaissante.



