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Duceppe
Entrevue

Entretien avec Naomi Fontaine: «Moi, je refuse d’entrer dans une boîte»

3 mars 2023

Figure fière et lumineuse de la littérature autochtone, Naomi Fontaine est autrice et enseignante de français diplômée de l’Université Laval. Sa carrière est parsemée de nombreuses reconnaissances, dont le récent prix Bibliothèques et Archives Canada, qui récompense la contribution exceptionnelle de Canadien·ne·s à la création et à la promotion du patrimoine culturel, littéraire et historique. Considérant la littérature comme «une merveilleuse façon d’entrer dans une nation, dans une culture et de la découvrir de l’intérieur», Naomi Fontaine est connue pour ses trois romans parus chez Mémoire d’encrier : Kuessipan (2011), Manikanetish (2017) et Shuni (2019). En 2013, elle est retournée dans sa communauté innue natale, Uashat, près de Sept-Îles, pour y enseigner le français pendant trois ans. C’est ce retour qu’elle raconte dans Manikanetish, adapté pour la scène chez Duceppe cette saison. La pièce est interprétée par des jeunes des Premières Nations qui monteront sur scène pour la première fois. Un autre baptême de feu marque ce spectacle: on retrouvera l’autrice dans le rôle de la narratrice, vivant cette expérience quelque part «entre l’excitation et la terreur», lancera-t-elle. Entretien.

Propos recueillis par Isabelle Desaulniers


L’écriture de Manikanetish vous a été inspirée par un retour dans votre communauté pour y enseigner le français, après 15 ans d’absence. Comment se sont passées les retrouvailles?

Comme un retour d’exil. J’ai quitté ma communauté pour Québec où j’ai vécu une bonne partie de ma vie, notamment pour compléter une maîtrise en littérature. Alors, quand je suis rentrée à Uashat, beaucoup de choses avaient changé. En tout cas, moi, j’avais changé. J’ai dû réapprendre à vivre en communauté, réapprendre leurs valeurs. Cet apprentissage se poursuit encore car, depuis deux ans, je vis de nouveau à Uashat.

Là-bas, il faut que je me montre authentique. Si je me mets à jouer les autrices, ça ne passe pas. Ce n’est pas ce qui les impressionne. On est dans un milieu très loin de la pression ou de la compétitivité. Ce qui les intéresse, c’est de voir qui je suis réellement.

Quand je suis arrivée, j’étais persuadée que j’allais changer le monde. Je pensais que ces jeunes avaient besoin de moi et que j’allais tout leur donner. Une idée qui est très colonisatrice, finalement.

Cette notion de vouloir dominer sur l’autre, de se sentir supérieur·e, ce n’est pas une question de race ou de couleur. Il a fallu que je réalise que, non, je suis un outil dans cette histoire, et qu’eux et elles aussi ont beaucoup à m’apporter. C’est ça Manikanetish. Un hommage à ces élèves à qui j’ai enseigné, pour leur dire voilà ce que j’ai retenu de vous. Vous être courageux·ses. Vous persévérez dans mon cours de français, même quand vous avez toutes les raisons de lâcher, alors imaginez votre force dans la vie!

La transmission du savoir est une valeur intrinsèque de la culture innue. Est-ce que le modèle québécois de l’éducation fonctionne pour l’ensemble des jeunes, selon vous?

Ce que j’ai découvert, quand j’ai enseigné à Uashat, c’est que, avant même de vouloir transmettre quelque savoir que ce soit, je devais d’abord gagner la confiance de mes élèves qui n’était pas acquise. Les Innu·e·s sont des gens de relations. S’iels ont confiance en toi, s’iels comprennent que tu les aimes vraiment, que tu souhaites leur réussite et que, toi aussi, tu crois en eux et en elles et que tu ne les considères pas comme moins capables ou moins intelligent·e·s, tu peux leur demander n’importe quoi, iels le feront, je pense. C’est sans doute semblable pour les Québécois·es, mais là-bas, c’est très fort. J’arrivais à 24 ans, j’avais mon bac, j’étais prête, j’étais bonne dans ce que je faisais, mais ça n’était pas suffisant pour transmettre mon savoir. Il fallait d’abord que ces jeunes sachent qui j’étais et que moi, à mon tour, je m’intéresse à eux et à elles. Que je connaisse leurs forces, leurs faiblesses, et que je veuille réellement leur réussite.

Naomi Fontaine observant une répétition de la pièce Manikanetish. Photo: Danny Taillon.

Votre terre natale a inspiré vos trois premiers romans, Kuessipan, Manikanetish et le plus récent, Shuni. Comment Uashat a-t-elle façonné l’écrivaine que vous êtes?

Au départ, quand j’ai écrit Kuessipan, j’avais surtout besoin de défaire des préjugés. J’ai quitté Uashat à 7 ans et j’ai grandi à Québec où j’ai entendu tous les préjugés possibles sur ma famille, ma communauté, sur des gens que, moi, j’aime. Ça me blessait profondément dans mon identité innue. J’avais envie de dire «ce que vous pensez, ce n’est pas la réalité. Si vous veniez dans nos communautés, vous le sauriez». Avec Kuessipan, il y avait un désir très fort d’affirmation.

Dans, Manikanetish, c’est un peu le même processus, mais, en réalisant que moi aussi, j’ai pensé comme une Blanche à un moment donné. J’ai cru que c’était moi qui avais à donner à ma communauté tandis qu’elle avait tant à m’offrir et que j’avais tant besoin d’elle.

Finalement, dans le dernier, Shuni, on est dans l’affirmation totale. Je parle à une Québécoise, lui disant «lorsque tu viendras chez nous, ce ne sera pas comme chez toi et c’est très bien comme ça. Je vais même t’expliquer pourquoi c’est différent, je vais te raconter d’où on vient, le chemin qu’on a parcouru, et tu vas comprendre.» J’ai écrit Shuni après avoir lu Je suis une maudite sauvagesse d’An Antane Kapesh, un livre qui avait donné un grand coup dans mon identité que je croyais très solide. Ça m’a amenée encore plus loin dans mon affirmation.

L’écriture, c’est d’abord un trajet personnel. Mais, je pense que si, à travers mes livres, je suis capable de comprendre de plus en plus qui je suis en tant qu’Innue, ça peut aussi en aider d’autres. On a tous et toutes ce chemin à faire, en réalité, parce qu’on est tous et toutes colonisé·e·s à la base.

Pour moi, être colonisé·e, c’est douter. Douter de la valeur de sa culture. Se demander est-ce qu’être innu·e, c’est réellement quelque chose de bon pour moi? Est-ce qu’être innu·e, en 2023, à Québec ou à Montréal, ça a encore de la valeur? La réponse est oui.

Mais, on doit parcourir ce chemin et quand on comprend que notre culture et notre identité innues héritées de nos ancêtres habitent à l’intérieur de nous, et qu’en plus, elles ont de la valeur dans notre société actuelle, tout ce qu’on fait ensuite est dans l’affirmation. On n’a plus de doute, on n’a plus peur. On peut vivre.

Vous souhaitez parler des Innu·e·s, les présenter, bien au-delà des statistiques et des analyses?

Les anthropologues nous ont étudié·e·s et ont conclu: «Voici ce qu’est un·e Innu·e ». Et on nous a enfermé·e·s dans des boîtes. Moi, je refuse d’entrer dans cette boîte.

Ce n’est pas parce que je suis innue que je suis mauvaise en français ou que j’ai 10 000 enfants dont je m’occupe mal. Il y a ce racisme actuel qui dit qu’un·e Innu·e, ç’a de la misère dans la vie, ça fait pitié.

J’imagine que ça doit être répandu pour les gens qui habitent à Montréal et qui ne nous connaissent pas, parce qu’il y a beaucoup d’itinérant·e·s des Premières Nations dans la métropole. Peut-être qu'on se dit que si ces Autochtones sont venu·e·s ici pour vivre dans la rue, ça doit être vraiment terrible dans leur réserve. Ça n’est pas le cas. Les Innu·e·s étudient, travaillent, élèvent leurs enfants… En fait, il y autant d’Innu·e·s que de réalités.

Naomi Fontaine avec la comédienne Lashuanna Aster Vollant lors des répétitions de Manikanetish. Photo: Danny Taillon

Votre mère a grandi dans la honte d’être innue et votre combat a ensuite été de comprendre que votre culture, c’est la meilleure que vous puissiez avoir pour vous-même. Quelle est la différence entre être innue pour votre mère et être innus pour vos enfants?

Le choc a été si grand pour mon grand-père, le père de ma mère. On passait de la forêt, d’une autonomie complète, à une dépendance au gouvernement, au système de la Loi sur les Indiens et l’instauration des réserves. Ç’a brisé une génération entière. Mes grands-parents ont eu 19 enfants, dont 17 filles, et ils les ont élevé·e·s dans cette optique que les choses avaient changé et qu’ils et elles allaient devoir apprendre à vivre comme des Blanc·he·s, parler français et étudier. Pour mes grands-parents, c’était le mieux qu’ils pouvaient offrir à leurs enfants, à ce moment.

On ne doit pas oublier que dans les années 70, quand ma mère grandissait, être innue c’était être rien. On nous méprisait profondément. Par exemple, les Innu·e·s n’avaient pas accès à l’université, et dans les restaurants ou dans les trains, on retrouvait une place pour les Innu·e·s et une autre pour les Blanc·he·s.

Dans cette réalité, pas si lointaine, ma mère, adolescente, devait mettre de côté tout ce que ses parents artisans faisaient d’innu — créer de leurs mains des tambours, des raquettes, des mocassins — parce que c’était méprisable. Cette blessure a commencé à guérir avec ma génération. Nous, c’était «moins pire» d’être innu·e… on était vu·e·s comme des gens qui ne veulent pas travailler, des ivrognes… Mais, il n’y avait plus cette ségrégation que ma mère et ses parents ont subie.

C’était aussi la fin des pensionnats où on voulait tuer l’innu·e dans l’enfant. Ce que je comprends, c’est qu’on ne devrait plus être là, aujourd’hui. Si le plan avait fonctionné, si les Innu·e·s n'avaient pas eu cette force en eux, on ne serait plus là.

Et, tranquillement, on a repris notre place, on a réaffirmé notre culture. Mon fils aîné a 13 ans et sa culture innue est reconnue et acceptée.

Ma mère aussi, petit à petit, réapprend sa fierté. Mais ça prend des années quand on a détruit ton identité et qu’on t’a dit qu’être innue est la pire chose qui pouvait t’arriver.

Malgré la souffrance, mon grand-père, ma mère, mon fils et moi, n’avons jamais cessé d’être innu·e·s. On ne peut pas être autre chose que ce que l’on est, finalement. La seule différence, c’est que tu l’acceptes ou pas. Ta culture, tu en as honte ou bien c’est un objet de fierté.

Sharon Fontaine-Ishpatao et Naomi Fontaine. Photo: Danny Taillon