Derrière la maison, toute une histoire: l'évolution du bungalow québécois
6 août 2026
Dans 24 poses (portraits) de Serge Boucher, une cour arrière de bungalow devient le théâtre d’une journée en famille. On y rit, on s’y chicane, on s’y retrouve et, surtout, on y laisse remonter les souvenirs et les non-dits. Derrière cette maison apparemment ordinaire se raconte ainsi une histoire beaucoup plus vaste: celle d’une génération, d’un mode de vie et d’un Québec qui s’est transformé au fil du temps.
À l’occasion des représentations de 24 poses (portraits), remontons le temps pour comprendre comment le bungalow s’est imposé dans le paysage québécois, et pourquoi cette maison si familière constitue aujourd’hui un véritable patrimoine.
Rédaction: Sophie Cazenave et Flavie Boivin-Côté

L’après-guerre : le monde change
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les soldats rentrent au pays et les familles s’agrandissent. Le Québec, comme l’ensemble du Canada, connaît une importante transformation sociale et économique. Il faut loger une population croissante et répondre aux aspirations d’une nouvelle classe moyenne.
En 1944, le gouvernement canadien adopte la Loi nationale sur l’habitation. Deux ans plus tard, la Société centrale d’hypothèques et de logement (SCHL) voit le jour. L’organisme, qui deviendra la Société canadienne d’hypothèques et de logement en 1979, joue alors un rôle déterminant dans le développement résidentiel du pays.
Son mandat ne se limite pas à faciliter l’accès à la propriété. La SCHL contribue aussi à promouvoir un modèle d’habitation et, avec lui, une certaine vision de la société: la maison unifamiliale, la famille nucléaire et la vie en banlieue.
Le rêve est simple: une maison pour chaque famille.

Bienvenue chez les Canada
Pour réfléchir à l’habitation de l’après-guerre, la SCHL va même jusqu’à créer une famille fictive: la famille Canada.
Monsieur Canada est un travailleur dans la trentaine. Madame Canada est femme au foyer. Ils ont deux enfants et, bientôt, probablement une automobile. Des architectes sont invités à concevoir une maison adaptée à leurs besoins.
Mais ces besoins sont eux-mêmes révélateurs de leur époque. Les espaces sont pensés en fonction de rôles familiaux très codifiés: le salon et les espaces de représentation pour monsieur, la cuisine et les tâches domestiques pour madame.
La maison n’est donc jamais seulement une maison. Elle traduit une conception de la famille, du travail et de la vie quotidienne.

La naissance du bungalow
Aux États-Unis, un modèle allait bientôt changer profondément le paysage résidentiel: la maison construite en série.
En 1947, la firme Levitt & Sons entreprend la construction de Levittown, à Long Island. Des milliers de maisons presque identiques y sont érigées selon une logique inspirée du modèle fordiste: standardiser, produire rapidement et rendre la propriété accessible à un plus grand nombre de familles.
Le Canada s’inspire de cette approche. La SCHL diffuse ses propres plans auprès des constructeurs, qui les adaptent aux réalités locales. Au Québec, le résultat prend notamment la forme du bungalow: une maison de plain-pied ou à faible hauteur, généralement coiffée d’un toit à faible pente, avec une grande cuisine ouverte sur la salle à manger, un espace pour l’automobile et un sous-sol qui peut se transformer au gré des besoins: salle de jeux, chambre d’adolescent, atelier ou espace de rangement.
Fonctionnel, abordable et reproductible, le bungalow devient rapidement l’une des figures emblématiques de la maison québécoise d’après-guerre.

La banlieue s’étend à perte de vue
Avec la multiplication des bungalows vient celle des quartiers qui les accueillent.
Laval, Longueuil, Boucherville, Saint-Lambert, Vaudreuil… En quelques décennies, des milliers d’hectares de terres agricoles sont transformés en quartiers résidentiels.
À Charlesbourg, aujourd’hui un arrondissement de Québec, la population passe de 5 734 à 24 778 personnes entre 1951 et 1961. En seulement dix ans, elle est multipliée par plus de quatre. La banlieue devient le décor d’une nouvelle manière de vivre : davantage d’espace, une cour, une automobile, des voisins à proximité et, surtout, la promesse d’une vie familiale confortable.

Devant la maison, l’image. Derrière, la vie.
Dans cet univers, la cour arrière occupe une place particulière.
Devant, il y a la façade: celle que l’on présente au voisinage, que l’on entretient, que l’on regarde depuis la rue. Derrière, il y a l’espace plus intime, celui où la vie quotidienne peut se déployer sans trop se soucier des apparences.
C’est là qu’on installe le barbecue du dimanche. Que les enfants courent sur la pelouse. Que les adultes discutent autour d’une table. Que la piscine hors terre apparaît pendant les grandes chaleurs. Que les fêtes de famille s’étirent jusqu’au soir.
La cour arrière est un espace de transition entre le public et le privé, mais aussi un espace de mémoire.
C’est précisément ce qui la rend si importante dans 24 poses (portraits). Dans la pièce de Serge Boucher, cette cour devient un lieu où les membres d’une même famille se retrouvent et où, au fil d’une journée, les souvenirs, les tensions et les non-dits refont surface.
Derrière le bungalow, il y a donc toute une histoire.
Un patrimoine longtemps ignoré
Pourtant, pendant longtemps, ce bâtiment n’a pas été considéré comme du patrimoine.
Les inventaires patrimoniaux se concentraient souvent sur des bâtiments beaucoup plus anciens. Le bungalow, trop récent, trop répandu et trop ordinaire, semblait difficilement correspondre à l’idée traditionnelle du patrimoine.
Or, qu’est-ce que le patrimoine, sinon ce qui témoigne de la manière dont une société a vécu?
Les milliers de bungalows construits au Québec racontent justement l’histoire de familles qui aspiraient à la propriété, d’une classe moyenne en pleine expansion et d’une société qui adoptait progressivement un nouveau modèle de vie.
Ce sont des maisons ordinaires. Mais leur multiplication n’a rien d’anodin.
Le tournant des années 2000
À partir des années 2000, le regard change.
Des chercheur·euses, des organismes spécialisés, des municipalités et des citoyen·nes commencent à documenter le patrimoine bâti des banlieues. À Montréal, Longueuil, Boucherville, Vaudreuil-Soulanges et ailleurs, des initiatives voient le jour : études, expositions, visites guidées, publications et collectes de témoignages.
Ce qui semblait banal devient progressivement objet d’étude, de mémoire et même de fierté locale.
Le bungalow entre ainsi dans une nouvelle catégorie: celle d’un patrimoine du quotidien.

Le bungalow, miroir d’une époque
Pourquoi s’intéresser à une maison que l’on retrouve par milliers?
Parce qu’un bâtiment peut raconter beaucoup plus que son architecture.
Le bungalow témoigne des aspirations d’une génération: posséder sa maison, offrir davantage d’espace aux enfants, profiter d’un terrain, s’éloigner de la ville dense. Il raconte aussi la transformation des rôles familiaux, l’essor de l’automobile, l’expansion des banlieues et la naissance d’un nouvel idéal de confort. Il est, en quelque sorte, un document social.
Et peut-être est-ce aussi ce qui rend si évocatrice la maison de 24 poses (portraits). En donnant à voir une famille dans son environnement quotidien, Serge Boucher ne raconte pas uniquement l’histoire de ses personnages. Il fait aussi apparaître, en filigrane, celle d’un Québec qui a changé.

Et aujourd’hui?
Le bungalow demeure un modèle d’habitation privilégié par de nombreuses personnes au Québec. Mais il se retrouve aujourd’hui au cœur d’une nouvelle question: comment préserver ce patrimoine tout en répondant aux enjeux contemporains de logement, de mobilité et de densification?
La réponse ne se trouve peut-être pas dans l’opposition entre la conservation à tout prix et la disparition complète du modèle.
Une densification douce, l’ajout de logements sur des terrains existants, le développement des transports actifs et l’accès à des services de proximité peuvent permettre aux quartiers de banlieue d’évoluer sans effacer complètement ce qui fait leur identité. Après tout, le bungalow a toujours été une maison appelée à s’adapter aux besoins de celles et ceux qui l’habitent.
Et derrière chacune de ces maisons, il y a une histoire. Une histoire de famille. Une histoire de société. Une histoire du Québec.
C’est peut-être pour cela qu’en regardant une cour arrière de bungalow, on reconnaît parfois bien plus qu’un simple décor.
On se reconnaît soi-même.



