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Chicago, capitale noire de l’Amérique

Posté le 1 Janvier 1970 - Catégories

Cette première pièce de Lorraine Hansberry évoque les efforts d’une famille afro-américaine pour quitter le South Side, ghetto défavorisé et surpeuplé de Chicago. Nous sommes dans les années 1950 et ce vaste quartier noir témoigne d’un pan sensible et important de l’histoire de la ville natale de l’autrice: la ségrégation résidentielle.

À partir du début du 20e siècle, une partie de la population rurale noire du Sud des États-Unis a migré vers les centres urbains du Nord-Est, du Midwest et de l’Ouest du pays — un phénomène que les historien·ne·s désignent par « La grande migration ».

De 1910 à 1970, quelque six millions d’Afro-Américain·e·s ont ainsi quitté le Sud. Chicago, qui connaissait déjà une forte croissance démographique après sa reconstruction suite au grand incendie de 1871, était une destination prisée.

S’exilant loin des lois ségrégationnistes adoptées par les États du Sud en 1870 et des violences tolérées de groupes suprématistes blancs comme le Ku Klux Klan, la première vague de cette migration arriva pendant la Première Guerre mondiale. Chacune des personnes déracinées était en quête d’une vie meilleure et ces nouvelles contrées offraient des perspectives socioéconomiques et politiques inconnues au Sud. Mais, dans les États du Nord, même si la ségrégation n’était pas imposée par la loi, elle existait. La « terre promise » était également en proie à un racisme persistant, et ce, malgré l’abolition formelle de la ségrégation à Chicago en 1885.

La population noire, d’abord relativement restreinte, vivait dans un secteur de la ville, la « Black Belt », près du quartier des abattoirs. Il était impossible ou dangereux pour une famille afro-américaine de s’installer ailleurs. Cette enclave raciale prit par la suite énormément d’ampleur et fut à l’origine du célèbre quartier South Side, qui s’est rapidement étendu jusqu’à abriter la plus grande communauté urbaine noire des États-Unis.

En 1920, la population noire dépassa les 100 000 habitants à Chicago. C’est alors que les premières tensions raciales significatives sont apparues et les violentes émeutes de 1919 firent des dizaines de morts. Pendant une bonne partie du 20e siècle, Chicago demeurera d’ailleurs très divisée sur le plan racial.

Au cours des années 1920 et pendant l’enfance de Lorraine Hansberry dans les années 1930, les propriétaires blancs se sont regroupés et ont créé des conventions de logement restrictives, afin de garder les Afro-Américain·e·s nouvellement arrivé·e·s à l’écart de leur quartier.

Elles stipulaient que les résident·e·s devaient être d’une race particulière pour vivre dans tel quartier, à l’exception insultante des « concierges, chauffeurs ou domestiques ». Ces alliances, présentées comme un rempart nécessaire contre la mésentente raciale, ont limité les Afro-Américain·e·s à la « Black Belt » surpeuplée, les confinant à des logements misérables et trop dispendieux.

En 1938, la famille Hansberry a fait face à l’une de ces alliances lorsqu’elle s’est installée à Washington Park, un secteur blanc du South Side. Ces difficultés rencontrées ont eu un impact sur la dramaturge et l’ont certainement inspirée pour A Raisin in the Sun. On y comprend bien que le logement était au cœur des préoccupations des Afro-Américain·e·s et que la lutte contre la ségrégation résidentielle était plus qu’une question d’habitation. Il s’agissait de dignité, d’égalité des chances et de l’avenir de leurs enfants.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, qui occasionna une nouvelle poussée migratoire, Chicago était déjà la deuxième plus grande ville noire des États-Unis, juste derrière New York. Après la guerre, la population blanche a vu un boom immobilier qui en a mené plusieurs à la périphérie de la métropole et dans ses banlieues. Cela entraîna une augmentation du nombre de logements disponibles à Chicago. Malgré la volonté de certains de garder la population noire éloignée des quartiers blancs, de plus en plus d’Afro-Américain·e·s réussirent à rejoindre la classe moyenne. Ils ont finalement été en mesure de sortir des ghettos et de jouir d’une bien meilleure qualité de vie. Mais, malheureusement, leurs aspirations se heurtaient souvent à un mur d’hostilité, révélant des préjugés bien ancrés envers les Noir·e·s.

Dans les années 1950 et 1960, les Afro-Américain·e·s demeuraient confrontés à un ensemble de préoccupations communes telles que la pauvreté massive, le chômage, les écoles de qualité insuffisante, les inégalités dans l’accès aux soins, le harcèlement policier et les problèmes de logement. Tous ces enjeux constituent le cœur du mouvement des droits civiques aux États-Unis, dont Lorraine Hansberry fut l’une des militantes les plus engagées et qui mènera à la signature du Civil Rights Act en 1964.

Cette législation d’envergure rendait illégale la discrimination selon la race, la religion, le sexe ou l’origine nationale dans les bâtiments publics, dont les écoles, ainsi que dans les pratiques d’embauche et le processus électoral. Initialement proposée par le président John F. Kennedy, elle a survécu à la vive opposition des membres du Congrès des États du Sud et a ensuite été promulguée par son successeur, Lyndon B. Johnson. Le Congrès adoptera ensuite d’autres lois sur les droits civils, telles que la loi sur les droits de vote de 1965.

En 1966, Martin Luther King Jr. entreprit un chapitre moins connu des dernières années de sa vie et cette bataille restera inachevée : une campagne contre la pauvreté et la ségrégation de fait qui perdurait dans le Nord. Il déclare que Chicago serait le premier front. Le pasteur King et sa famille s’y était d’ailleurs installés, à la fin du mois de janvier, afin de se rapprocher du mouvement. L’été suivant, le 5 août 1966, alors que le leader des droits civiques se dirigeait vers plusieurs centaines de partisan·e·s, il reçut une pierre en pleine tête, l’envoyant à genou.

« Je n’ai jamais vu, ni dans le Mississippi ni en Alabama, des foules aussi haineuses que celles que j’ai vues ici à Chicago. Oui, c’est assurément une société fermée. Nous allons en faire une société ouverte » [1] dira l’homme de 37 ans.

Longtemps considérée comme la capitale noire de l’Amérique, ville d’Al Capone devenue celle de Barack Obama, Chicago élira en 1983 un premier maire noir : Harold Washington. Une autre page de son histoire fut tournée au printemps 2019, alors qu’une première femme noire s’installait à la mairie. Elle devenait aussi la première personne ouvertement homosexuelle à diriger cette ville de 2,7 millions d’habitants, la troisième plus populeuse du pays. L’ancienne procureure fédérale s’est engagée à réduire les injustices sociales et raciales au cœur de cette cité, marquée par la défiance entre minorités et forces de l’ordre. Une criminalité importante — il y a eu davantage de meurtres en 2018 que les chiffres combinés de New-York et de Los Angeles — et des inégalités profondes perdurent, encore aujourd’hui, entre ses quartiers.

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1 Traduction libre

Photos:
1. Bâtiment des années 50, dans la « Black Belt ». © LIFE Magazine
2. Le triplex de la famille Hansberry au 6140, South Rhodes Avenue. © Huntington Theatre
3. Martin Luther King, Chicago, 5 août 1966. © Chicago Tribune