INFO-DUCEPPE

POUR ÊTRE INFORMÉ DE NOS ACTIVITÉS

L’URSS et la Conquête de l’Espace

Posté le 1 Janvier 1970 - Catégories

Le 5 avril dernier, dans le cadre de la présentation de la pièce La Face cachée de la Lune de Robert Lepage, DUCEPPE tenait une discussion publique sur la Lune animée par Charles Tisseyre. Nous avions alors invité comme panélistes les professeurs Robert Lamontagne (astrophysicien et coordonnateur du Centre de recherche en astrophysique du Québec), Isabelle Picard (anthropologue et spécialiste des Premières Nations) et Jacques Lévesque (professeur et spécialiste des relations étrangères de la Russie et de l’URSS).

Malheureusement, M. Jacques Lévesque n’avait pu se joindre à la discussion puisqu’il s’était trompé d’heure, exactement comme le personnage de Philippe dans La Face cachée de la Lune! Ce grand spécialiste de l’URSS et de la Russie tenait quand même à partager ce texte, écrit d’un point de vue historique sur la conquête de l’espace, sujet qui se trouve au cœur même de la pièce.

Profitez de son expertise en découvrant son article :

La conquête de l’espace et celle de la Lune auront donné à chacun des deux frères ennemis qu’ont été l’URSS et les États-Unis de grandes victoires et des heures de gloire.

En rétrospective, il apparait étonnant et paradoxal que ce soit l’URSS, le frère disparu, qui ait été le premier à connaître un succès spectaculaire et sans précédent. Ce qui a beaucoup surpris et inquiété les États-Unis. Ce fut la mise en orbite par Moscou du premier satellite artificiel de la terre le 4 octobre 1957: le Spoutnik. Devenu un mot du vocabulaire courant, Spoutnik, en termes russes abrégés, signifie : « le compagnon de route de la terre ».

La mise en orbite terrestre du Spoutnik ne représentait pas seulement une prouesse scientifique et technologique extraordinaire. L’URSS avait fait la preuve d’une supériorité sur les États-Unis dans le domaine de la balistique, qui avait une composante militaire de très grande importance. Chez les militaires américains, la surprise s’accompagnait d’une consternation bien fondée. Ce n’était pas le Spoutnik, mais le missile qui avait pu le mettre en orbite qui suscitait leur inquiétude; et pour cause.

Jusque-là, les vecteurs avec lesquels les deux grandes puissances rivales qui disposaient de la bombe nucléaire pouvaient attaquer le territoire de l’une et de l’autre étaient des bombardiers supersoniques à long rayon d’action. Ces bombardiers pouvaient être vulnérables à la défense antiaérienne de l’ennemi. Or, voilà que le missile lanceur du Spoutnik, qui pouvait voyager dans la stratosphère, pouvait aussi transporter et lancer une bombe nucléaire totalement invulnérable. À partir de son territoire, l’URSS pouvait frapper directement le territoire américain. Le 7 octobre 1957, le Herald Tribune parlait d’un « Pearl Harbor spatial »…

Le retentissement international de l’événement fut tel que Nikita Khrouchtchev fit hâtivement revenir de vacances ses maîtres d’œuvre pour lancer un second Spoutnik afin de célébrer au début novembre le 40e anniversaire de la Révolution d’Octobre 17. Vint alors à Moscou, pour la seconde et dernière sa fois de sa vie, nul autre que Mao Zedong. Celui-ci vit dans l’événement une portée nettement plus vaste que ce que Khrouchtchev revendiquait. Comme il se voyait poète en même temps que révolutionnaire et chef d’État, il est intéressant de citer un passage presque incantatoire d’un discours qu’il prononça alors à Moscou. Laissons-le parler:

« La Révolution socialiste d’octobre 1917 marque un tournant dans l’histoire du monde: l’apparition dans le ciel de deux satellites artificiels de la terre et la venue de 64 partis communistes et ouvriers à Moscou pour célébrer la fête de la Révolution d’Octobre marquent un nouveau tournant. Les forces du socialisme dépassent maintenant les forces de l’impérialisme. (…) La direction du vent dans le monde a changé. Dans la lutte entre le camp socialiste et le camp capitaliste, ce n’est plus le vent de l’Ouest qui prévaut sur le vent de l’Est, mais c’est le vent de l’Est qui prévaut sur le vent de l’Ouest.»

L’exclusivité de l’URSS en matière de missiles intercontinentaux ne dura pas très longtemps. Les États-Unis rattrapèrent assez rapidement leur rival en cette matière; ce qui donna un nouvel élan à la course aux armements.

Ce fut la course vers la lune qui devint l’enjeu principal de la compétition spatiale entre les deux frères ennemis. Là encore, et à deux reprises, l’URSS prit une avance sur les États-Unis. En septembre 1959, après un premier échec avec Luna I quelques mois plus tôt, l’URSS fut la première à atteindre la surface de la lune avec le vaisseau spatial Luna 2. Il était prévu que le vaisseau spatial allait s’écraser sur la surface de la lune, car il n’était pas doté d’un système d’alunissage, encore trop difficile à mettre au point. Cependant, avant de s’écraser, il avait transmis à la terre un certain nombre de photos. L’exploit tenait aussi à ce qu’il était le premier engin spatial à entrer en contact avec un autre corps céleste. Quelques semaines plus tard, en octobre, Luna 3 fut la première à transmettre des photos de la face cachée de la lune, célébrée par Robert Lepage. En 1966, ce fut encore l’URSS qui accomplit le premier alunissage en douceur qui permit de transmettre toute une gamme d’images panoramiques de la lune d’une précision sans précédent et de vérifier la solidité du sol lunaire.

Entre temps, soit le 12 avril 1961, l’URSS avait réussi un autre record encore plus saisissant et qui continuait de consacrer sa suprématie dans le domaine spatial. Il s’agit de la propulsion du premier homme dans l’espace et de son retour sain et sauf sur terre. Après avoir fait un tour complet de la terre en une heure et quarante-cinq minutes, le vaisseau spatial qui transportait Youri Gagarine rentra progressivement dans l’atmosphère pour permettre au cosmonaute de s’éjecter et d’atterrir en parachute sur le territoire soviétique à moins de 400 kilomètres de l’endroit où il avait décollé. L’exploit était effectivement remarquable et Youri Gagarine devint une célébrité mondiale, invité ensuite à visiter plusieurs pays étrangers. Plusieurs cosmonautes soviétiques potentiels avaient été formés et préparés pour effectuer des missions spatiales et convoitaient celle-là. Pour des raisons symboliques et politiques, ce fut Gagarine qui fut choisi parce qu’il était un fils d’ouvrier.

Il faut dire ici quelques mots sur celui qui a été le maître d’œuvre de chacun des succès spatiaux soviétiques évoqués jusqu’ici. Il s’agit de Sergueï Korolev, considéré à juste titre comme un véritable génie en matière d’ingénierie aéronautique. La vie et les réalisations de ce personnage extraordinaire ont fait l’objet de plusieurs livres aussi bien en anglais qu’en russe. Selon le témoignage de plusieurs de ceux qui ont travaillé avec lui, il avait une relation très forte et chaleureuse avec Gagarine et les autres cosmonautes qu’il appelait « mes aigles », de façon un peu paternaliste. Il avait un don particulier pour mobiliser l’énergie et l’enthousiasme des équipes avec lesquelles il travaillait. À l’époque de la terreur stalinienne, il avait été envoyé au Goulag sous la fausse accusation d’avoir freiné les travaux d’une équipe qu’il dirigeait. Il fut acquitté du vivant de Staline et bien sûr très choyé par Khrouchtchev. La presse soviétique faisait très fréquemment son éloge, mais d’une façon assez particulière… Elle parlait de lui en l’appelant « le grand concepteur » ou « le grand constructeur », mais elle ne donnait jamais son véritable nom. On voulait ainsi éviter qu’il soit repéré et ciblé par un commando ou un agent de la CIA. Guerre froide obligeait, semble-t-il. Ce n’est qu’après sa mort en 1966 que le monde apprit que le « grand constructeur » s’appelait Sergueï Korolev.

En 1965, peu de temps avant sa mort, Korolev, encore et une dernière fois, allait devancer les États-Unis sur un nouveau projet spatial. On avait appris à Moscou que les États-Unis se préparaient à faire sortir un homme dans l’espace extra-terrestre. Il s’agissait de mettre en orbite autour de la terre un gros vaisseau spatial de type satellite qui devait emporter trois cosmonautes. Le contrôle de l’engin assuré par deux des cosmonautes, le troisième devait en sortir en situation d’apesanteur pour y revenir ensuite. Le 18 mars 1965, quelques semaines avant la date prévue pour la mission américaine, Korolev réussit, en prenant des risques, à réaliser la sortie d’un premier homme dans l’espace : Alexei Leonov. Comme ils n’étaient que deux dans la capsule, le retour de Leonov à l’intérieur de celle-ci se fit difficilement.

Décédé le 14 janvier 1966 à l’âge de 59 ans, Korolev ne vécut pas assez longtemps pour voir le triomphe des États-Unis et l’apothéose de la conquête de l’espace avec la marche sur la lune de Neil Armstrong et Buzz Adrin le 20 juillet 1969. Aucun événement comparable n’est survenu depuis. Soit pour un geste d’élégance diplomatique ou peut-être davantage pour souligner une solidarité entre cosmonautes, Neil Armstrong déposa et laissa sur la Lune un gros médaillon de métal à l’effigie de Youri Gagarine.

Durant les deux années précédentes, les Soviétiques avaient affirmé qu’ils n’étaient pas dans la course au débarquement sur la Lune. Ils l’étaient et c’est sans doute pour éviter l’humiliation d’une défaite qu’ils ne le disaient pas. À tort ou à raison, beaucoup d’experts russes affirment que c’est le décès prématuré de Korolev qui leur a fait perdre la course.

Pour terminer sur une note plus personnelle, je peux dire que je fête chaque année le 20 juillet 1969. Ce n’est cependant pas vraiment pour la conquête de la lune, mais pour célébrer l’anniversaire de ma fille Catherine qui est née ce jour-là. Un collègue américain qui m’avait envoyé un mot de félicitations nous avait suggéré de l’appeler Luna. Mais j’ai pensé que l’affubler d’un tel nom serait trop lourd à porter pour elle…

Jacques Lévesque,
Professeur émérite
Département de Science Politique
Université du Québec à Montréal

Écoutez le balado de l’Entretien DUCEPPE sur la Lune