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Les Entretiens Duceppe en balado — Lac-Mégantic: où avons-nous déraillé ?

Posté le 21 Janvier 2020 - Catégories

Dans le cadre de sa série d’activités gratuites Les Entretiens Duceppe et de la présentation de la pièce Les Hardings d’Alexia Bürger, Duceppe tenait le 17 janvier dernier une discussion publique portant sur les causes et les conséquences de la tragédie de Lac-Mégantic.

 

Nous vous invitons à écouter l’intégrale de cette discussion qui avait lieu au Théâtre Jean-Duceppe et à retrouver les trois panélistes, des personnes qui ont toutes été plongées, volontairement ou involontairement, dans la tragédie : Anne-Marie Saint-Cerny, autrice du livre très fouillé Mégantic : une tragédie annoncée ; Maurice Bernier, préfet de la MRC du Granit de 2005 à 2014 qui était aux côtés de la mairesse Colette Roy Laroche dès les premières heures ; et Me Marc-Antoine Cloutier, fondateur de la Clinique juridique Juripop qui a représenté le contrôleur ferroviaire Richard Labrie, co-accusé de Thomas Harding.

 

Ils ont été invité·e·s par Duceppe à s’exprimer et à explorer la tragédie de Lac-Mégantic sous des angles sociaux, économiques et juridiques. Cette prenante discussion est dirigée par le journaliste et animateur Jean-Philippe Cipriani.

 

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On se souvient. Le 6 juillet 2013 à 1 h 15 du matin à Lac-Mégantic, un convoi fou de 72 wagons-citernes transportant près de 8 millions de litres de pétrole brut dévale la pente qui mène au cœur de la ville. À toute vitesse, sans pilote, le train déraille, explose et l’incendie causé va brûler pendant des heures. On pleure 47 morts, le centre-ville est complètement éventré, deux mille personnes, endeuillées et traumatisées, sont évacuées. Voilà les grandes lignes de la pire tragédie du genre dans l’histoire du Canada, qui a inspiré à l’autrice Alexia Bürger une pièce saisissante: Les Hardings. Les trois panélistes l’ont vue et l’animateur, d’entrée de jeu, souhaite savoir comme ils ont reçu la pièce, étant donné leur implication personnelle.

 

Pour les gens de Mégantic, ce sentiment de culpabilité, de responsabilité, de deuil qu’on doit faire, tout est très bien exprimé dans la pièce. Je trouve ça extraordinaire. Parce que, cet événement, avant d’être quoi que ce soit, c’est une aventure humaine», lancera Maurice Bernier.

 

«Ç’a été une aventure humaine le 6 juillet 2013 et ça continue de l’être.» – Maurice Bernier

 

Pour Me Marc-Antoine Cloutier, Les Hardings lui a fait revivre des émotions importantes, lui rappelant ce qui avait nécessité son implication sur place. D’abord, l’ouverture de la clinique itinérante de Juripop au lendemain de la tragédie; ensuite, son travail auprès du contrôleur ferroviaire Richard Labrie et du syndicat des Métallos. Aussi, est remonté à la surface ce qui l’avait beaucoup heurté à l’époque: l’injustice.

 

«C’est une histoire hautement injuste.» – Me Marc-Antoine Cloutier

 

«C’est une série d’injustices qui se sont additionnées à la suite de décisions questionnables du DPCP [Directeur des poursuites criminelles et pénales]. Que l’on pense à l’injustice de la faillite de la MMA [Montreal, Maine & Atlantic] ou à celle qui a été vécue par les victimes quant à certains aspects de l’action collective. Comme personne de droit, ce cumul d’injustices vient me chercher et je trouve que la pièce rend bien cet aspect-là de l’histoire», ajoute Me Cloutier.

 

Il est vrai que, pour beaucoup de personnes, cette tragédie qui a jeté dans le deuil de nombreuses familles, qui a profondément traumatisé une communauté et complètement modifié sa ville, laisse un sentiment d’inabouti et d’injustice. Il y a eu des enquêtes, mais pas d’enquête publique, comme le demandent les Méganticois·e·s. Car, peut-être méconnue, une autre des conséquences désastreuses est de voir la population de Lac-Mégantic aujourd’hui divisée, notamment au sujet de la voie de contournement annoncée. Cette division est l’une des raisons pour lesquelles on souhaite tant une enquête publique sur les événements, enquête jugée cependant non nécessaire par le ministre fédéral des Transports.

 

 «On n’est même pas capable à Lac-Mégantic de savoir sur qui on veut frapper. Le chemin de fer? Le train? Le pétrole?» – Maurice Bernier

 

Le déraillement de Lac-Mégantic s’est produit à un moment où le transport ferroviaire du pétrole est en plein essor au Canada et dans la foulée d’un mouvement de déréglementation qui remet une bonne partie des questions de sécurité entre les mains des entreprises. Pour Anne-Marie Saint-Cerny, la plus grande part de responsabilités revient aux élus. Elle explique: «Dans les quelques années qui ont précédé Mégantic, il y a eu une augmentation de 28 000% de pétrole sur nos rails. Les grosses compagnies ferroviaires font des profits faramineux grâce au transport du pétrole et des autres produits dangereux. Ça ne va pas arrêter demain matin, c’est clair. Au moment où on se parle, des trains de cinq kilomètres de long, avec deux gars dessus, roulent. Et il n’y a personne qui vérifie l’entretien. Ce qui a changé avec les années, c’est l’attitude de nos autorités.»

 

«Il y a des rapaces et il n’y a qu’un seul tampon entre nous et eux: le gouvernement qu’on a élu. Un gouvernement qui, en principe, travaille pour le bien public. Aujourd’hui, il ne travaille pas pour le bien public, il autorise ce qui se passe.» – Anne-Marie Saint-Cerny.

 

Aussi, au fil de cet entretien Duceppe, on comparera la réaction du gouvernement canadien lors de la catastrophe du vol 752 d’Ukraine Airlines et celle de Mégantic. Pourquoi n’a-t-on pas donné un appui semblable — tout à fait justifié — à celui des victimes de l’écrasement à celles de Lac-Mégantic? Pourquoi ne pas avoir démontré cette même soif de lumière sur les événements? Quels recours juridiques, au criminel et au civil, ont été pris à la suite de la tragédie de Lac-Mégantic? Quelles ont été les actions gouvernementales après le drame? On se demandera aussi ce qui a changé depuis juillet 2013? Qu’est-ce qu’on a appris?

 

«La seule chose qu’on a apprise, c’est qu’on sait un peu plus qui rit de nous.» – Maurice Bernier

 

Autant de vies perdues, autant de dégâts, physiques et psychologiques… Ça prenait un coupable, quelqu’un devait aller en prison. Il y aura bien un procès au criminel, mais contre trois employés de la compagnie ferroviaire MMA: Thomas Harding, Richard Labrie et Jean Demaître. Ils seront tous acquittés après neuf jours de délibérations. Trois boucs émissaires, s’entendent les panélistes.

 

«Dans ce genre de situation où l’on a un système tout à fait inadéquat — le gouvernement ne met pas en place des règles, on a une compagnie de bandits et de voyous qui travaillent de cette manière… —, il est difficile de décortiquer la responsabilité de chacun pour imputer une accusation criminelle. […] Ce qui est pire encore, c’est qu’en décortiquant cette situation, ce qui m’apparaît être impossible à faire pour imputer des responsabilités individuelles, on a choisi trois personnes qui ne méritaient d’aucune manière ce qui leur est arrivé ensuite. Aussi, il y a la manière incompréhensible dont on l’a fait», se rappelle Me Cloutier.

 

L’arrestation musclée par le groupe tactique d’intervention, la parade devant les médias des trois accusés — menottes aux poignets — à leur comparution à la salle de tribunal temporaire de Lac-Mégantic, les journalistes qui ont manifestement été prévenus de leur arrivée, l’absence d’enquête préliminaire…

 

«On a fait un spectacle.» – Me Marc-André Cloutier

 

À l’arrivée des trois hommes, cependant, quelque chose d’assez stupéfiant s’est produit. Quand les accusés sont sortis du fourgon cellulaire, on a entendu des gens crier «Vous n’avez pas les bons!». Ce qui donne espoir à l’autrice et activiste Anne-Marie Saint-Cerny: «La fabrication de boucs émissaires, ça n’a pas fonctionné. C’est ça le grand espoir de Lac-Mégantic. Étant certains qu’ils seraient crucifiés par la population, les trois co-accusés sont sortis tétanisés du fourgon. Et soudainement, ils ont entendu “C’est pas eux les coupables!”. Comment je le sais ? C’est le co-accusé Richard Labrie qui me l’a raconté.»

 

«Et pourquoi je parlais d’espoir ? Richard Labrie est présent ce soir, dans cette salle, assis côte à côte avec Jean Clusiaut, un citoyen qui a perdu sa belle Kathy de 25 ans dans la tragédie. Si on avait besoin de le démontrer, voilà la preuve que tout le monde à Mégantic sait que ce ne sont pas les trois accusés qui sont les coupables.»  – Anne-Marie Saint-Cerny.

 

Et comment rebâtit-on une communauté après un tel événement ? demandera en terminant l’animateur.

 

«Seul le temps fera en sorte de ramener une certaine cohésion à Lac-Mégantic […] Il y a un choc post-traumatique énorme, énorme. On en a pour des années. Le World Trade Center, on a mis douze ans. Comment ça va prendre de temps avant que l’on retrouve une communauté qui regarde vers l’avenir et non pas toujours vers le passé?», se demande Maurice Bernier.

«C’est tellement difficile de se remettre de ça, qu’il faut tout faire pour éviter que ça ne se reproduise.» – Anne-Marie Saint-Cerny

Pour écouter l’entretien en balado, remontez au haut de cette page.

La pièce LES HARDINGS est présentée chez Duceppe jusqu’au 15 février 2020.

De gauche à droite: Amélie Duceppe, Maurice Bernier, Me Marc-Antoine Cloutier, Anne-Marie Saint-Cerny et Jean-Philippe Cipriani