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Entrevue avec Alexia Bürger

Posté le 7 Janvier 2020 - Catégories

Avec cette œuvre mémorable dont elle signe le texte et la mise en scène, Alexia Bürger a conquis le public et la critique au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en 2018. Depuis, on applaudit l’intelligence, la sensibilité et l’authenticité de cette créatrice qui se lançait pour la première fois en solo dans la création d’une pièce. « C’est un sujet qui m’a hantée. Donc le désir d’y entrer était plus grand que la peur », exprimera-t-elle dans Le Devoir. Entretien avec Alexia Bürger.

 

Comment décririez-vous la genèse de cette pièce?

Quand tout a explosé et que l’on s’est retrouvé·e·s devant les images de la tragédie qui tournaient en boucle, je suis devenue obsédée par le visage de Thomas Harding. Je n’arrivais pas à concevoir qu’un seul individu puisse être responsable d’autant de morts et de la destruction d’un centre-ville au grand complet. Il y avait quelque chose que je ne voulais pas, et que je ne pouvais pas, accepter. Aussi, plus j’en apprenais sur lui, plus je me rendais compte qu’il s’agissait d’un homme « ordinaire », au sens noble du terme. C’est-à-dire quelqu’un de consciencieux, qui avait toujours bien fait son travail, un bon père, un homme issu d’une famille de cheminots et pour qui le train était une vraie passion.

J’ai senti le besoin de creuser un peu plus parce que, selon moi, Thomas Harding était un bouc émissaire. Au-delà du fait qu’il avait probablement une part de responsabilité dans ce qui est arrivé, ça ne pouvait pas lui appartenir entièrement.

En fouillant sur internet, j’ai trouvé de nombreux autres Thomas Harding. Le fait qu’il y en ait plusieurs, que ce soit un nom assez commun, correspondait à des questions que j’avais justement envie de développer: quelle responsabilité est-ce que je partage avec ce chef de train; et ces autres Thomas Harding, portent-ils eux aussi une part de responsabilité dans ce qui s’est passé? J’ai imaginé la rencontre de trois d’entre eux. Voilà la prémisse des Hardings.

 

Qui sont ces deux autres Thomas Harding?

J’ai choisi un assureur qui avait travaillé avec les pétrolières. En explorant le monde de l’assurance, j’ai été amenée à évoquer la valeur statistique d’une vie humaine dans une société capitaliste, sa valeur financière, pécuniaire. Cela aussi résonnait avec le fait que l’on avait collectivement laisse Mégantic se produire.

Parce que plus je fouillais, plus je me rendais compte qu’il ne s’agissait pas d’un accident. Un accident, dans la définition propre du terme, c’est quelque chose que l’on ne peut pas prévoir. Or, avec tout ce qui était mis en place dans le système pétrolier, avec tout ce laxisme des compagnies ferroviaires et du gouvernement, on nous donnait même la certitude que ça allait arriver. La seule question qui demeurait était « quand? ».

Il y a aussi un Thomas Harding qui a vécu un terrible drame familial et cet homme considère qu’il a une part de responsabilité dans ce malheur. Il a du mal à y survivre, du mal à mesurer la différence entre culpabilité et responsabilité. Je trouvais que ce drame intime avait également une résonnance avec toutes les questions que Mégantic engendrait.

 

Est-ce que ce convoi de pétrole qui déraille est devenu la métaphore d’une réalité beaucoup plus large?

Oui. Pour moi, Mégantic était clairement le résultat d’un vaste système qui ne fonctionnait pas. De quelque chose de beaucoup plus large qu’un cheminot qui commet une erreur humaine un soir, alors que ces gestes, il les avait toujours exécutés correctement. Je me disais que l’on ne pouvait pas en mettre autant sur le dos d’un seul individu. Il y a un système derrière. Est-ce qu’on peut le regarder? Et ce système, j’en fais personnellement et quotidiennement partie. Ne serait-ce qu’en conduisant ma voiture, en utilisant du pétrole, je prends également part à ce qui vient de faire tout exploser.

Les Hardings est aussi une pièce sur l’atrophie de notre vigilance. Au sens intime comme au sens collectif. On répète sans arrêt les mêmes gestes et on oublie leurs conséquences. Et ce, malgré un sentiment qu’il y a quelque chose qui cloche. C’est un mécanisme humain de laisser sa vigilance s’atrophier un peu, sinon on vivrait toujours sur le qui-vive.

Mais, quand la tragédie de Mégantic s’est produite et que ça nous a explosé en plein visage, ça m’a confrontée à une question fondamentale : « quand est-ce qu’on arrête les trains? ». Aux sens propre et figuré. Les convois que l’on met en marche chaque jour, mais qui ne nous mènent nulle part. À petite échelle, dans nos vies personnelles, comme sur le plan social. Quand est-ce que l’on dit stop et que l’on descend de ce train? Quand est-ce que l’on comprend que ça suffit, que ce système ne fonctionne pas et qu’il nous conduit à notre perte?

 

Avec le contrôleur ferroviaire Richard Labrie et le directeur de l’exploitation de la MMA au Québec, Jean Demaître, le chef de train Thomas Harding a été accusé de négligence criminelle ayant causé la mort. Vous avez commencé l’écriture de la pièce avant que leur procès ne se termine en janvier 2018. Comment avez-vous réagi au verdict de non-culpabilité?

 

Sur le plan personnel, j’étais tellement impliquée que ce fut un soulagement immense que l’on reconnaisse que tout ça était beaucoup plus complexe. Le verdict est tombé en janvier 2018 et Les Hardings était présentée dès avril 2018. J’ai beaucoup écrit après la fin du procès, dans le feu de l’action. Parce que si Thomas Harding avait été reconnu coupable, la pièce aurait probablement été différente. Avec tout ce que j’avais appris sur l’événement au fil de mes recherches, après mes discussions avec des journalistes et des enquêteur·euse·s, j’aurais alors senti un besoin d’exprimer le fait qu’il n’était pas entièrement responsable. Avec ce verdict de non-culpabilité, il y a une part de cette obligation qui est tombée et ç’a m’a permis d’aller plus largement dans le sujet.

Je remercie d’ailleurs les comédiens — Martin Drainville, Patrice Dubois et Bruno Marcil — qui ont fait preuve de beaucoup de courage. Ils ont reçu très tard le texte définitif, alors que le propos était particulièrement délicat. Ils ont accepté et accompli ce périlleux saut en bungee!

D’autre part, ce que ce procès a changé pour moi, c’est que j’y ai rencontré pour la première fois plusieurs citoyen·ne·s de Mégantic. Ç’a été le début d’une conversation. Ç’a été comme si ces gens me donnaient la permission d’affirmer que Thomas Harding n’était pas le seul responsable de leur si grand malheur. Je ne peux pas parler pour la totalité des Méganticois·es, mais tous ceux et celles avec qui j’ai discuté, pensaient la même chose que moi. C’est-à-dire que le chef de train était l’un des rouages d’un système plus vaste. C’est-à-dire qu’il y avait une part importante de responsabilité qui revenait à la compagnie ferroviaire Montreal Maine and Atlantic (MMA) car, manifestement, elle avait fait preuve de laxisme. Une autre part appartient au gouvernement qui a laissé cette compagnie être laxiste. Donc, ces rencontres m’ont permis de valider tout ça. C’est extrêmement délicat lorsque l’on parle de la vie de gens réels. Ces Méganticois·es m’ont donné une tape dans le dos, m’ont dit « vas-y, nous sommes d’accord avec toi ». Quelques-un·e·s ont même influencé certaines scènes par leur récit. Comme Gilles Fluet, un miraculé qui connaissait un grand nombre de victimes et qui a vu le train exploser à quelques mètres de lui. Il m’a parlé des jours qui ont suivi la catastrophe et, grâce à son témoignage, je me suis autorisée à évoquer la réaction de certains citoyen·ne·s.

De gauche à droite: Bruno Marcil, Patrice Dubois et Martin Drainville (photo: Valérie Remise)

Des Méganticois·e·s ont-ils·elles assisté à la pièce?

Oui, et j’ai été morte de trouille jusqu’à la fin. J’avais peur, les acteurs aussi. C’est lourd pour eux à porter. C’est énorme d’être Thomas Harding et d’évoquer cette catastrophe en sachant qu’il y a des gens de Mégantic, des proches des disparu·e·s, dans la salle. Maintenant, on sait qu’ils et elles sont reconnaissant·e·s que l’on ait traité leur tragédie de cette manière. Mais, à la création, on l’ignorait!

 

Considérez-vous votre pièce à mi-chemin entre le théâtre documentaire et la fiction ?

Ce n’est pas du théâtre documentaire. Il y a une liberté que je me suis permise, surtout par rapport aux personnages de l’assureur et du chercheur. Le cheminot demeure fictif également parce que, quand il dialogue avec les deux autres, je lui mets des mots dans la bouche.

Cependant, pour écrire ce rôle, j’ai consulté les verbatim des conversations qu’il a eues pendant la nuit de l’accident avec le superviseur et avec le contrôleur. Aussi, j’ai beaucoup discuté avec ses avocats, Me Thomas Walsh et Me Charles Shearson, deux hommes très proches de lui depuis le début. Ils ont lu le texte, ils ont vu le spectacle. Donc, la trame du chef de train Thomas Harding est la plus documentaire. Mais, tout ça reste une fiction inspirée du réel.

 

Quelle est la sitation aujourd’hui à Lac-Mégantic?

La tragédie de Lac-Mégantic est récente, mais elle s’efface rapidement quand on n’est pas Méganticois·es. Pour ces citoyen·ne·s, le combat reste à mener parce que, pour la plupart des gens à qui j’ai parlé, justice n’a pas été faite.

Par exemple, la MMA et son président Ed Burkhardt n’ont jamais été accusés au criminel. Cet homme n’a jamais fait face à ses responsabilités.

Aussi, en ce qui concerne la reconstruction de leur ville, les Méganticois·es ne se sont pas du tout senti·e·s écouté·e·s. Bref, la situation à Lac-Mégantic demeure extrêmement émotive, plusieurs citoyen·ne·s vivent toujours en choc post-traumatique et je ne suis pas certaine qu’au Québec, collectivement, on les soutienne suffisamment. Il y a encore du travail à faire.

 

Pour ceux et celles qui souhaiteraient creuser le sujet, je mentionne qu’il y a des ouvrages formidables qui ont été publiés récemment. Je suggère Enquête sur la catastrophe de Lac-Mégantic : quand les pouvoirs publics déraillent, une enquête très étayée de l’auteur Bruce Campbell et Mégantic: une tragédie annoncée, un essai d’Anne-Marie Saint-Cerny qui était finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général 2018. Ce sont deux titres qui sont également recommandés par les citoyen·ne·s de Mégantic.