INFO-DUCEPPE

POUR ÊTRE INFORMÉ DE NOS ACTIVITÉS

ENTRETIEN AVEC MARIE-HÉLÈNE GENDREAU, METTEUSE EN SCÈNE

Posté le 17 Février 2020 - Catégories

Figurant parmi les personnalités de l’année du quotidien Le Soleil, Marie-Hélène Gendreau a brillé tout au cours de 2019, autant comme directrice artistique du Périscope que metteuse en scène et comédienne. Elle a amorcé la dernière année sur les planches, tenant un premier rôle dans Rotterdam au Théâtre de la Bordée. Elle l’a terminée en mettant en scène La duchesse de Langeais ainsi que Hope Town et, entre les deux, il y a eu Foreman, dirigée de concert avec Olivier Arteau. Marie-Hélène Gendreau aime faire résonner des textes forts et, cette saison, c’est chez Duceppe qu’elle le fait avec la pièce britannique Les enfants. Une œuvre intimiste qui soulève des questions immenses. Une œuvre puissante qu’elle attaque avec instinct, pertinence et passion.

 

Les enfants aborde plusieurs thèmes, notamment les enjeux environnementaux et le legs des générations. «Je ne sais pas comment vouloir moins», dit le personnage d’Adèle. Pour l’autrice, Lucy Kirkwood, voilà une ligne cruciale de sa pièce. Qu’en dites-vous?

Cette réplique est lancée à un moment où Adèle est déchirée entre ses désirs personnels et ses valeurs; entre ses besoins individuels et ses grandes envies d’aider le monde dans lequel elle vit. Jusqu’à quel point est-on prêt·e à changer des choses au quotidien pour protéger l’environnement? Souvent, dès que ça bouscule notre mode de vie heureux et somme toute luxueux, on prend peur, on réalise qu’on n’est peut-être pas disposé·e à en faire autant qu’on le prétend.

Le bonheur est beaucoup associé à acquérir des biens, à voyager, à avoir des projets, des rêves à la hauteur de nos ambitions et de nos moyens. Comme être humain, on se définit beaucoup à travers tout ce «vouloir». Mais, est-ce que notre quête, notre passage sur terre peut se définir autrement et toucher une certaine plénitude? Dans le quotidien de chaque famille, de chaque foyer, comment ça peut s’inscrire? Quand on sent l’écoanxiété prendre de plus en plus de place, quand nos enfants héritent d’une lourde responsabilité sur leurs petites épaules, comment se faire rassurant·e·s? Comment leur apprendre à vouloir moins?

Au fond, sommes-nous prêt·e·s à vouloir moins collectivement? Qu’est-ce que ça représenterait de vivre, vraiment et totalement, en accord avec notre planète? Voilà la beauté de ce texte de Lucy Kirkwood.Un texte intelligent parce qu’il touche: il nous fait réfléchir, rire, pleurer.

Danielle Proulx interprète le personnage d’Adèle dans Les enfants.

 

Contrairement à d’autres œuvres plus épiques de Lucy Kirkwood, Les enfants est une pièce intime, entemps réel, avec trois personnages confinés dans un petit espace. Des moyens sobres versus un sujet particulièrement ambitieux. Pourrait-on dire que l’autrice applique l’idée de vivre avec moins à sa propre écriture?

Oui, c’est intéressant! Ici, elle porte attention à trois personnages qu’elle développe à fond dans tout ce qu’il et elles ont d’intime. Comme eux, nous sommes constamment tiraillé·e·s entre nos devoirs par rapport au monde, à l’immensité, à l’universel versus tout ce que l’on veut assouvir égoïstement et qui a tout autant d’importance. C’est ça une vie : nos valeurs, notre devoir, nos responsabilités sociales et notre petit nombril. Et, très habilement, l’autrice nous promène entre ces deux dimensions. Aussi, le spectacle aborde la maternité et soulève une autre grande question : est-ce qu’il est plus noble de s’investir auprès de ses propres enfants que de chercher à prendre soin des enfants de la terre? Lucy Kirkwood est très adroite pour évoquer l’écart qui se crée entre les êtres qui sont parents et ceux qui n’en ont pas la chance ou qui ont choisi de ne pas le devenir.

 

Vous allez encore plus loin avec une scénographie écoresponsable, de la construction du décor jusqu’au choix des accessoires, n’est-ce pas?

Oui, et même pour les costumes. Souvent, on commande en ligne, tout ça nous arrive, on essaie et on retourne! Cynthia St-Gelais, la conceptrice aux costumes, a eu le souci de se tourner vers certains designers montréalais·es pour faire des choix durables et encourager l’économie locale, puisque dans l’univers du textile il est difficile d’être totalement écoresponsable. En ce qui concerne les matériaux des décors, si l’on voulait teindre ou peindre du bois recyclé, mais que de le faire empêchait un usage futur, on oubliait ça. Et, si on le faisait, on optait pour un produit écologique qui donne une chance de réutilisation. De plus, il n’y a aucune colle, car cela condamne le recyclage. Dans la structure, l’acier et l’aluminium seront récupérés en entier ou refondus.

La scénographe Marie-Renée Bourget Harvey, très conscientisée, de concert avec l’équipe d’Écoscéno et celle de Duceppe, a veillé à réutiliser le plus possible et à établir les contacts pour la prochaine vie des matériaux.

Tout n’est pas absolu, mais la prise de conscience et les efforts déployés par l’équipe de création pour être en accord avec l’environnement marquent le fait qu’il est possible de le faire pour vrai.

Même la nourriture, achetée par l’accessoiriste Normand Blais, sera engloutie par les acteur·trice·s après les représentations. Pas de gaspillage les enfants SVP!

 

De gauche à droite: Chantal Baril, Danielle Proulx et Germain Houde.

 

Quelle est l’importance de la scénographie dans cette pièce?

C’est au cœur de la pièce. Souvent, on me confie des huis clos réalistes, car j’ai un intérêt très fort pour la direction d’acteur·trice·s et pour trouver les brèches d’évocation possibles dans un texte qui est campé dans le monde réel. Mais, je cherche les sentiers étonnants, parce que la vie, elle est étonnante! Je sais que les spectateur·trice·s ont besoin de liberté et d’évasion quand ils ou elles s’assoient dans une salle de théâtre. Oui, on souhaite se faire raconter une bonne histoire, mais ça prend des portes ouvertes où l’on n’a pas tout mâché pour nous.

Ainsi, dans cette traduction, nous avons légèrement adapté certains mots qui campaient trop la pièce en Angleterre. Nous avions à cœur — la direction artistique, la traductrice, et moi-même — que nous puissions sentir que tout ça a lieu près de nous.

Les inondations que plusieurs ont subies l’an dernier ont nourri les choix scénographiques et ceux des mots. La pièce ne se déroule pas au Québec, mais nous nous sommes assuré·e·s que l’œuvre puisse résonner ici.

On évoque donc un endroit en bordure de mer que l’on n’identifie pas, et, avec le fleuve chez nous, on peut très bien avoir l’impression que ça se passe tout près.

En quoi le décor reflète-t-il la structure de la pièce?

Dès que j’ai lu la pièce, j’ai eu envie d’un décor évolutif. Pour moi, le fait de se limiter au chalet où l’on retrouve les trois personnages n’évoquait pas toute l’importance des enjeux soulevés dans le texte ainsi que la hauteur où Lucy Kirkwood, habilement, amène les protagonistes. J’avais le désir que l’on soit davantage dans l’évocation, avec des accessoires qui nous ancrent dans la réalité, mais qui apportent aussi la poésie par rapport à la pénurie, aux restrictions, au rationnement qu’a provoqués l’accident nucléaire… Et, dans la conception du décor en tant que tel, je voulais que l’on sente constamment la tension et la menace imminente. Que jamais l’on n’oublie la catastrophe et le péril environnemental dans lequel on est plongé·e.

En résumé, on avait la volonté de servir l’urgence écologique. Quand The Children a été créé à Londres en 2016, tout le mouvement actuel, initié par Greta Thunberg notamment, n’était pas aussi fort que maintenant. Aujourd’hui, quand on monte cette pièce, je crois que l’on doit démontrer que nous sommes rendu·e·s un peu plus loin dans notre conscientisation. C’est pour cette raison que j’étais heureuse que Duceppe propose d’en faire une production écoresponsable.

De plus, j’avais le devoir de créer un spectacle qui soit «grand»; dans le niveau de jeu, dans les choix esthétiques, dans la poésie de la lumière, dans l’univers sonore… On doit s’élever du réalisme. L’œuvre d’art qu’est ce spectacle, même s’il est intime, doit être une œuvre d’envergure. Elle doit résonner large, être à la hauteur de l’urgence et des défis qui nous attendent.

 

De gauche à droite: Marie-Hélène Gendreau, Danielle Proulx, Germain Houde et Chantal Baril.

 

Qu’aimeriez-vous que les spectateur·trice·s retiennent ?

Un souhait que j’ai quand j’aborde un texte, c’est celui de permettre des discussions intergénérationnelles, qui sont, à mon avis, essentielles.

Avec Les enfants, je crois que les spectateur·trice·s vont échanger en rentrant à la maison et que la pièce va susciter des conversations avec leurs enfants, leurs parents… Je suggère d’ailleurs aux gens de venir accompagnés de leurs ami·e·s, leur famille ou de leurs proches issu·e·s de générations différentes. Je pense que les discussions seront vraiment riches et si certain·e·s spectateur·trice·s sont intéressé·e·s à me partager les leurs, je serai très heureuse de savoir ce que Les enfants a provoqué!