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Entretien avec Jenny Salgado

Posté le 25 Septembre 2020 - Catégories

Autrice, compositrice et interprète québécoise d’origine haïtienne, membre fondatrice du groupe Muzion, pionnier du rap au Québec, Jenny Salgado a plus d’une corde à son arc. Réputée pour ses prises de parole, notamment dans le quotidien La Presse ainsi qu’aux fameux Combat de mots de l’émission radiophonique Plus on est de fous, plus on lit, voilà une créatrice applaudie et récompensée tant pour ses écrits tranchants que pour ses diverses compositions musicales. En plus de signer la musique originale de King Dave, elle collabore à l’adaptation du texte dans cette langue propre à la jeunesse haïtiano-montréalaise. Rencontre avec cette artiste engagée, authentique et passionnée, qui figurait parmi les « Douze femmes marquantes de la musique canadienne » honorées lors de l’exposition Égéries Noires à la Place des Arts en 2016.

 


Photo: Patrick Barbeau

 

Pouvez-vous nous parler de votre travail sur cette nouvelle mouture de King Dave mettant en scène un jeune Haïtiano-Montréalais?

Il y a un langage qui est propre à Montréal et à ses quartiers. Et, autant dans la langue elle-même que dans la musique qui vient soutenir le discours, il fallait que ça s’entende. Pour le texte, on m’a demandé mon avis sur la façon dont les mots devaient être portés. On souhaitait que la langue française dans la bouche d’un jeune Haïtiano-Québécois soit celle du réel quotidien, qu’on la reconnaisse. Il y a dans ce King Dave quelque chose de particulier et de très beau dans l’appropriation de la langue et dans la façon de jouer avec elle. Il ne fallait pas passer à côté et j’ai vu l’équipe travailler fort pour honorer cette langue.

J’ai rencontré Alexandre (Goyette, créateur de la version originale), j’ai assisté à plusieurs lectures, discuté avec Anglesh (Major, l’interprète) et avec Christian (Fortin, le metteur en scène). On s’est dit : ce ne sera pas facile, le terrain est glissant, ce sera peut-être même une première, mais on le fait ! On prend le risque et on le fait le mieux possible. Et, pour moi, faire le mieux possible demeure une question de confiance. Une confiance mutuelle, entre nous, les artisan·e·s, mais aussi celle que l’on accorde aux spectateurs et spectatrices. À un moment donné, il faut choisir entre ce que l’on impose au public et la confiance qu’on lui témoigne sur sa capacité à comprendre le réel.

Donc, c’était important d’y aller à fond. Je me suis dit, pour une fois que l’on voit un personnage noir interpréter un solo sur scène, chez Duceppe, à la Place des Arts, allons-y jusqu’au bout ! Faisons en sorte qu’il représente réellement ce que c’est d’être un jeune Noir montréalais au Québec en 2020. Amenons les gens à porter une oreille et un regard attentifs sur ce qui est laissé dans l’ombre ou marginalisé. Mais, en fait, cette réalité socioculturelle québécoise, une réalité très distinctive, colore énormément l’ambiance générale de Montréal et de la culture au Québec. Ici, on la met en lumière et je pense que les gens sont prêts à la voir, l’écouter et saisir l’universalité qui l’habite. On espère qu’ils et elles sortiront de la salle en réalisant que ce qui se passe sur scène, ça nous appartient, ça nous représente tous et toutes. C’est une histoire qui est la nôtre, peu importe l’âge, la couleur, la religion, la provenance. C’est typiquement québécois, c’est le Québec. Ça s’entend dans la langue, dans le mouvement, dans le travail des artistes, dans la musique. Je crois que le public est non seulement prêt à l’accepter, mais aussi à l’applaudir. On fait le pari là-dessus.

 

Et pour la musique, quelle fut votre approche ?

La musique est aussi un langage. Il y a quelque chose de particulier dans l’idée que cette musique soit née au Québec et à la fois enracinée en Haïti et dans toute l’histoire africaine. On y retrouve une modernité québécoise, mais, également, l’intemporel qui nous habite, qui vient de nos grands-parents, nos arrière-grands-parents. Un intemporel qui est très présent chez les Haïtien·ne·s de toutes les générations. On porte en soi ce bagage, cette couleur, cette dynamique constamment, dans tout ce que l’on est, tout ce que l’on fait.

Mais, c’est Montréal que l’on entend. Et comme la pièce se passe dans les quartiers où il y a une importante communauté haïtienne, ça résonne dans la musique aussi, tout comme dans le langage, le parler, l’accent. Je suis donc allée chercher des sons fidèles à cette réalité haïtiano-montréalaise, des sons qui sont par ailleurs propres à ma signature. C’est probablement pour cette raison que Duceppe a fait appel à moi. Dans mon arsenal, j’ai beaucoup d’instruments haïtiens, africains, ancestraux, et, sans détonner de la réalité québécoise ou montréalaise et aller transvaser l’histoire en Haïti — ce qui aurait été une erreur — il s’agit d’être fidèle à cette espèce d’amalgame de sons et de sonorités.

Dans King Dave, il y a la présence de sa mère, un personnage qui l’habite, autant dans son enfance qu’au présent. Elle lui parle, elle est en lui. Nous, les Haïtiano-Montréalais·es, avons une dynamique particulière avec nos parents. Avec nos mères surtout qui représentent quelqu’un à honorer, à respecter. Une voix dans notre tête qui nous parle, nous remet en place, sur les rails. Ici, la mère de Dave est illustrée par le piano. Plus jeune, il en a joué et on aura l’occasion de l’entendre dans la pièce. Pour évoquer cette présence puérile qui est en lui continuellement et qui vient même justifier ses décisions ou ses écarts, j’ai laissé beaucoup de place au piano. Et quand on extrapole dans ce qui est plus grand que lui et que l’on remonte dans son histoire, on entend les voix ancestrales, haïtiennes, profondes, les basses fréquences, les tams-tams, les voix vaudoues, même. Donc, tout ça se mélange, et je tripe à faire se croiser ces univers !

 

Vous êtes une véritable chercheuse !

J’ai un respect énorme pour la musique et mon approche, c’est de comprendre. Particulièrement quand je fais autre chose que de me livrer moi-même, quand je dois raconter une histoire qui n’est pas la mienne, que je m’approprie et respecte. Je dois m’oublier et appuyer ce qui se déroule devant moi. J’essaie d’éviter le typique, pour y aller avec le vrai. La vérité est continuellement changeante, d’un moment à l’autre, d’une personne à l’autre et d’une œuvre à l’autre. Dans ce sens-là, oui, je passe beaucoup de temps à rechercher ce qui colle à ce que j’ai devant moi.

 

Vous avez travaillé avec des organismes venant en aide aux jeunes délinquant·e·s. Cette problématique ne vous est donc pas étrangère ?

Je pense que l’on a tous ce potentiel de délinquance en nous. La délinquance n’est pas propre à un type d’individus. Elle est latente en chacun·e de nous. Ce qui fait qu’elle va nous appeler très fort, ou pas, c’est à mon avis une question d’environnement, c’est-à-dire autant des lieux que des gens qui nous entourent, autant du moment de l’histoire que du rôle que l’on aura à y jouer.

J’ai grandi dans ces quartiers évoqués dans la pièce, je viens de Saint-Michel, j’y ai traîné toute ma jeunesse. J’y ai appris à m’exprimer, artistiquement aussi. C’est ce qui m’a amenée à rejoindre les jeunes de ces quartiers, souvent ceux et celles qui ont accepté l’appel de la délinquance. Donc, effectivement, je connais suffisamment bien cette réalité de l’intérieur pour savoir que ce n’en est pas une qui doit être étiquetée. C’est quelque chose qui nous regarde tous et toutes. Autant personnellement, que collectivement. Toute la jeunesse de nos quartiers, celle du Québec, toutes les réalités délinquantes, on en est responsables. On a tous et toutes un rôle à jouer dans l’environnement dont je parle, qui nous entoure et que l’on influence de près ou de loin chaque jour.

Nous sommes rendus à un moment où l’on doit tous et toutes s’asseoir dans cette salle en faisant de notre mieux pour balayer nos idées préconçues, nos préjugés dans ce que l’on pense que c’est… ou que ça ne devrait pas être… ou que ce n’est pas… Essayer de partir de rien du tout et accueillir ce qui se passe devant nous avant de porter un quelconque jugement. Car, ce que l’on voit sur scène va au-delà et beaucoup plus en profondeur que la race, l’âge, le genre. Que la délinquance aussi.

 

Est-ce que cette invitation, ce regard sans jugement que vous souhaitez, pouvait aussi s’appliquer à la première version de King Dave ?

Absolument. La délinquance était déjà présente dans l’histoire de la première mouture. Mais, on ne se cachera pas que comme ici le personnage est noir, il y a dans la tête de tout le monde un préjugé automatique. Autant chez les Noir·e·s que chez les Blanc·he·s, d’ailleurs. Pourquoi ? Parce dans l’histoire et jusqu’ici, en 2020, les personnages noirs — surtout les jeunes hommes noirs —, que l’on a vus sur nos écrans et sur nos scènes, sont souvent associés à quelque chose de réducteur et de négatif, sans explications ni profondeur. Assez pour en arriver à une espèce de normalisation.

L’invitation lancée est celle-ci : assoyez-vous sans avoir en tête ce que c’est un jeune homme noir. Oubliez ce que vous savez de ce qu’est un·e jeune Afro-Québécois·e à Montréal, même si vous êtes Noir·e. Oubliez ce que vous pensez savoir, ce qu’on vous a dit jusqu’ici. Partez de zéro. Et découvrez qui est l’être humain devant vous.